Accéder au contenu principal

Articles

Adoubement

Deux mains nerveuses lui enfilent la cagoule sur la tête, de travers, en sorte qu'elle lui cache l’œil et la joue gauche et le gratte dans le cou. Remontée trop haut sur la bouche, elle fait un bâillon de laine humide et lui coupe le souffle. Ensuite on lui passe les menottes. Le geste est si maladroit que le médium et l'auriculaire se retrouvent pris ensemble. Il faut recommencer : on lui tord le poignet, on lui secoue le bras jusqu'au coude. Vient le tour des brodequins, sauvagement lacés, compressifs, ils préviendront tout relâchement et, à coup sûr, la fuite. En dernier, vient la camisole de force. Celle-là, elle a beau être molletonnée, elle pèse comme une chape de plomb sur ses frêles épaules. Tant de violence pour si peu de résistance. Le voici entravé. La phase suivante, le lavage de cerveau commence. Ne pas parler, ne pas toucher, ne pas prendre, ne pas courir, ne pas tousser, ne pas freiner, ne pas cogner, ne pas rêver, ne pas pleurer, ne pas oublier, ne pas regar...
Articles récents

Hiver

Cela se fit, une nuit. Mais je ne saurais dire combien d'heures, de jours, de mois peut-être, il fallut pour couver l'étonnante métamorphose. Nul ne pouvait prévoir qu'un tel bouleversement se préparait en sous-sol, dans le secret des humeurs et des pigmentations. Nul ne pouvait imaginer de pareilles connexions entre la douleur et la couleur. Aucune forêt ne jaunit aussi vite, aucun feuillage ne se fane en une nuit. Seuls des cataclysmes induisent de semblables mues. Un gel brutal, un nuage atomique, que sais-je encore ? Le feu, l'été. C'est tout à la fois ce qui advint ce jour-là, au terme d'un an et demi d'une pure attente nourrie de chaque seconde qui venait, trahie de chaque instant qui passait. Ce fut un gel, certes, mais aussi un vent fou, une brûlure. Le ciel se mit au noir en plein midi, le silence se gonfla de tocsins, un vide effroyable se fit. Sur le moment, on ne vit rien d'autre qu'une grande pâleur. Sa main se leva, puis retomba. Fatali...

L'Homme et le milieu

Il est certainement indispensable d'étudier à part et d'une manière détaillée l'action spéciale de tel ou tel élément du milieu, froidure ou chaleur, montagne ou plaine, steppe ou forêt, fleuve ou mer, sur telle peuplade déterminée ; mais c'est par un effort d'abstraction pure que l'on s'ingénie à présenter ce trait particulier du milieu comme s'il existait distinctement, et que l'on cherche à l'isoler de tous les autres pour en étudier l'influence essentielle. [...] Le milieu est toujours infiniment complexe, et l'homme est par conséquent sollicité par des milliers de forces diverses qui se meuvent en tous sens, s'ajoutant les unes aux autres, celles-ci directement, celles-là suivant des angles plus ou moins obliques, ou contrariant mutuellement leurs actions. Ainsi, la vie de l'insulaire n'est pas uniquement déterminée par l'immensité des flots qui l'entourent : il faut aussi tenir compte du degré de latitude sous le...

Dernier mot, Élisée Reclus

Ces lignes sont reprises de "Dernier mot", au tome 19 (L’Amérique du Sud : l'Amazonie et la Plata) de la Nouvelle géographie universelle, de 1894. Cette période de vingt années, longue relativement à la vie d'un homme, n'est qu'un rien pour la Terre, mais qu'elle a été bien remplie ! Que de découvertes et d'explorations se sont succédé, ajoutant à nos connaissances premières et nous forçant à modifier notre exposition du monde ! Le mystère des pôles est encore inconnu, mais Nansen a su accomplir son merveilleux voyage de rive à rive à travers le glacier continu du Groenland. Dans l'intérieur de l'Asie, le "Sanctuaire Éternel" ou réside le divin Dalaï-Lama reste depuis la visite de Huc inabordable aux profanes européens, mais le cercle des itinéraires se resserre chaque année autour du lieu sacré. Dans le "Continent noir", le problème du Nil, ceux du Zambèze, du Congo, du Niger sont résolus. Partout le réseau des voyages cou...

Sans voler comme les oiseaux

Tout sur notre globe serait la mort et le silence éternels sans l'atmosphère, enveloppe extérieure de la planète. Cette masse gazeuse, transparente, invisible parfois et qui semble à peine faire partie de la terre, en est cependant le principal élément ; car il en est le plus mobile, et c'est en lui surtout que circule la vie. Nous reposons sur le sol ; mais c'est de l'air et dans l'air que nous vivons, hommes, animaux et plantes. Sans voler comme les oiseaux, tous les êtres qui marchent, rampent, ou fixent leurs racines dans la terre végétale n'en sont pas moins les fils de l'atmosphère. Considérée comme un astre du ciel, la planète se compose d'un noyau entouré de deux couches fluides. Le noyau solide est ce qui porte plus spécialement le nom de terre, ce sont les assises rocheuses enfermant des laves, des métaux fondus et toute la masse de matières inconnues qui occupe le centre du globe. La nappe des mers et le réseau des fleuves recouvre cette ossat...

La terre, mesurer

La terre, globule isolé dans l'immense espace, ne reste point immobile, ainsi que devaient nécessairement le supposer les anciens peuples, voyant en elle la base inébranlable du firmament des cieux. Emportée dans le tourbillon de la vie universelle, elle se meut sans repos, en décrivant dans l'éther une série de spirales elliptiques d'une telle complication que les astronomes n'ont encore pu en calculer dans leur ensemble les courbes diverses. Tout en pirouettant sur elle-même, la terre décrit une ellipse autour du soleil et se laisse traîner de ciel en ciel à la remorque de cet astre vers des constellations lointaines. Puis elle oscille, se balance sur son axe et se détourne plus ou moins de sa route pour saluer tous les corps planétaires qui viennent à sa rencontre. Il est probable qu'elle ne passe jamais deux fois dans les mêmes régions de l'éther ; cependant, si elle devait parcourir de nouveau la spirale d'ellipses qu'elle a parcourue déjà, ce serai...

Le chasseur de la Kamo

Autour de lui tout est en mouvement, le message d'Héraclite a semble-t-il réussi, une seule et unique fois et malgré d'effroyables obstacles, à traverser l'univers et, à la faveur de quelque profond courant, arriver jusqu'ici, puisque l'eau bouge, coule, ruisselle, afflue, se déverse, la brise joyeuse s'ébranle, les montagnes oscillent sous la chaleur, la chaleur elle-même se meut, frémit, vibre dans le paysage, tout, ici, bouge, comme les îlots de hautes herbes touffues, qui tremblent, une à une, au creux de la rivière, comme chaque vaguelette, qui plonge, en se brisant au-dessus des eaux peu profondes, comme chaque élément, fugace, insaisissable, de cette vaguelette impétueuse, et chaque éclat de lumière à la surface de cette élément fugace, une surface insaisissable, émergeant pour disparaître aussitôt avec ses gouttelettes de lumière qui étincellent avant de se désagréger, et les nuages, qui défilent en tourbillonnant, et tout là-haut le ciel, bleu, agité, f...