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Articles

Affichage des articles associés au libellé Thami Benkirane
  J'oublie Gaza la Tchétchénie Guantanamo. J'oublie les écoles incendiées et les enfants brûlés vifs les parents aux yeux éteints - d'où toute lumière a soudain disparu. J'oublie les enfants bourrés de résidus chimiques ceux qui à chaque instant frappent à la frontière d'une vie inconnue. Mais personne ne leur ouvre. J'oublie le fanatisme des matchs de football l'éternelle bousculade les braillements des spectateurs qui veulent leur mamelle. J'oublie ceux qui luttent pour davantage de vacances davantage de temps sans les autres. J'oublie qu'une cuite est déjà un petit séjour à la clinique de désintoxication (aussi nommée la Cale sèche). J'oublie les milliers d'antennes de télé plantées partout espèce d'extincteurs qui crachent des images de rêve jusqu'à ce que les rêves explosent dans toutes les têtes. J'ai déjà mentionné les politiciens mais j'oubliais de dire qu'ils font partie de la bêtise du cynisme de l'étroit...

Guillevic, Benkirane

Tu te sens Devenir feuillage, Tu ne penses à rien Tu t'abandonnes A l'air du temps, Tu distingues mal Le sommeil et la veille. Guillevic Eugène, in Maintenant, Gallimard Photo Thami Benkirane

Comme des enfants

     La guerre avait produit beaucoup d'enfants étranges, mais Chiko était unique en son genre. Sa mémoire, disait-on était incomparable. Il pouvait répéter trente nombres comme s'il n'y en avait pas trente mais trois, sans être pris en défaut. Je le vis pour la première fois dans un camp de réfugiés en Italie, en route vers Israël. Il errait alors avec un groupe d'enfants artistes de sept ou huit ans. Il y avait parmi ces enfants des jongleurs, des cracheurs de feu et un garçon qui marchait sur une corde tendue entre deux arbres ; il y avait aussi une petite chanteuse, Amalia, qui possédait une voix d'oiseau. Elle ne chantait pas dans une langue connue mais dans sa langue à elle, qui était un mélange de mots dont elle se souvenait, de sons des prairies, de bruits de la forêt et de prières du couvent. Les gens l'écoutaient et pleuraient. Il était difficile de savoir de quoi parlaient ses chansons. Il semblait toujours qu'elle racontait une longue histoire pl...

Mer et Oiseaux

  La cabane aux oiseaux était entrée par effraction dans la vie d’Élie. C’était le domaine réservé de Lisa, son laboratoire, disait-elle. Une drôle de cabane au fond du jardin où Élie ne s’aventurait jamais, jusqu’à ce jour où, ayant une nouvelle à lui annoncer et s’approchant, la croyant là, il eut l’œil attiré par de petits objets entreposés, tous de la même taille, colorés. Curiosité poussant, il avait pénétré dans l’atelier. Des rangées et des rangées de menus cadavres d’oiseaux se trouvaient là. Les uns tels quels, plumes joliment lustrées, d’autres naturalisés, revêtus de minuscules manteaux de laine de couleur et tous posés sur le dos, pattes en l’air. D’où pouvaient venir ces oiseaux ? Depuis combien de temps Lisa s’adonnait-elle à cette occupation et dans quel but ? Le doute avait été levé par Lisa : La Déferlante ! La vague meurtrière que Lisa connaissait depuis son enfance et qui pour Élie n’était qu’un mot. Déferlante qu’elle n’avait plus jamais vécue seule depuis ce fa...

Le sujet

      Le sujet :      Un citron à côté d'une orange cesse d'être un citron et l'orange une orange pour devenir fruits.      Les mathématiciens suivent cette loi. Nous aussi. Braque, annonçant donner sa vision du "sujet" en peinture, montre que le peintre sait jouer au jeu de l'escamoteur, peut mettre devant vous le sujet à distance, en s'appuyant sur les lois de l'abstraction dont il connaît la finesse et les nuances. Il écrit en réalité ce texte tout en verticalité, à la plume, à l'intérieur d'un dessin. Je le mets ici en rapport avec une photographie dont le sujet annoncé est : Le pot de yaourt. Elle nous en met plein les yeux mais de tout autre chose ! Elle  interroge bien aussi la question du "sujet"... et nous sert le jeu de l'escamoteur plutôt deux fois qu'une ! Texte de Georges Braque . Cahier, 1917-1947 (une des pages, non datée, du premier cahier, celui qu'il commence à son retour du front, grièvement blessé,...

Le droit de vouloir vivre

           Lorsque le bébé a soif, il crie, et chacun comprend qu'il réclame à boire. On doit, pense-t-on, lui donner à boire, et ce devoir est le corrélat d'un droit qu'on lui reconnaît de vouloir vivre. On parle des affamés du tiers-monde. Nul ne conteste leur droit de vouloir se nourrir et vivre, et beaucoup ressentent, corrélativement à ce droit qu'ils leur reconnaissent, le devoir de les aider. Nous ne parlons pas d'un "droit à la vie ou d'un "droit de vivre", mais d'un droit de vouloir vivre. Parler d'un "droit à la vie", à moins que ce soit une façon cursive de parler du droit de chacun de vouloir vivre, n'a pas de sens. Supposons qu'un homme jeune soit atteint d'une maladie mortelle. Il voit venir la mort. A qui se plaindra-t-il ? A qui dira-t-il : "J'ai droit à la vie" ? Il faudrait que ce soit à quelqu'un à qui il puisse dire : "Faites que je vive". Mais s'il s'adr...

"Dropout", recalé

« La moitié des enfants qui entrent à l'école publique à Chicago échouent avant la fin du lycée. Dans le monde, les trois quarts des enfants inscrits à l'école primaire n'atteignent jamais le niveau que la loi de leur pays définit comme le minimum obligatoire. L'institution tenue pour sacrée crée et légitime un monde où la grande majorité des individus sont stigmatisés comme recalés tandis qu'une minorité seulement sortent de ces institutions avec en poche un diplôme qui certifie leur appartenance à une super-race qui a le droit de gouverner. La fonction insidieuse de la scolarisation est évidente, mais voici deux décennies maintenant qu'elle a été reconnue comme telle. Elle attire périodiquement l'attention, comme actuellement en Illinois. Mais on en discute systématiquement du point de vue des employés de la fourrière, qu'il s'agisse de la direction des établissements, des associations de parents d'élèves et d'enseignants ou des service...

Où en est la nuit

Un troupeau passa devant eux. Si lent que les animaux avançaient dispersés, tel un corps distendu dans la plaine. Les brebis à laine grasse, ayant sacrifié leur esprit grégaire, marchaient museau baissé et les chèvres, tête fière mais paresseuse ; les chameaux broutaient des arbustes à la sauvette. Les bergers, bâtons posés au repos sur leurs épaules, respectaient cette lenteur. Les ânes, répugnant à la promiscuité, traînaient leurs sabots sur les bords. Un autre troupeau lui succéda, puis un troisième en sens inverse, toujours plus indolent. Les traversaient, en partance des faubourgs de la ville, des caravanes qui ne se formaient pas encore impeccables car les hommes, emmitouflés, continuaient à bavarder par petits groupes, comme s'ils retardaient l'instant de regarder l'immensité devant eux, tandis que, de leurs démarches souples, après avoir lâché les longes, les femmes ajustaient les attaches des calebasses sur les flancs des chameaux, qui tanguaient d'avant en a...

Le sujet

Le sujet : Un citron à côté d'une orange cesse d'être un citron et l'orange une orange pour devenir fruits. Les mathématiciens suivent cette loi. Nous aussi. Texte de Georges Braque . Cahier, 1917-1947 (une des pages, non datée, du premier cahier, celui qu'il commence à son retour du front, grièvement blessé, trépané, contraint à une longue convalescence avant de reprendre et d'approfondir son travail d'artiste – un second cahier, de 1947 à 1955, suivra, les deux seront publiés par Maeght). J'ai reproduit cette note dans sa verticalité, comme il l'écrit, à la plume, à l'intérieur d'un dessin).   On pourrait dire aussi que dans la photographie intitulée Le pot de yaourt, le "sujet" est mis à distance, du côté d'une abstraction, comme font les mathématiciens. Photo de Thami Benkirane : Le pot de yaourt

Butins

« On l'aura compris : ce recueil de textes m’a beaucoup intéressée, et [... j’inviterai quiconque...] à y aller butiner, sachant que cela ne suffit pas : s’en servir pour faire son miel nécessite d’y mettre du sien… L’étymologie nous rappelle d’ailleurs que, avant de prendre le sens de « piller », « butiner » signifiait d’abord « partage », qu’il s’agissait de « présenter quelque chose afin qu’un autre puisse le saisir ». Il est vrai que la culture est un butin. A tous les sens du terme, si l'on peut dire – il y en a tant mais tous conviennent, je crois. C'est le miel, couleur de l'or ; c'est le bien commun qu'on s'approprie en le nommant collectivement, et le butin devient aussi le mot lui même, notre langue. Quel beau butin que le créole ! A l'intérieur même du créole, les Antillais ont deux mots, deux jumeaux différents pour le dire (se le héler) de la Martinique à la Guadeloupe "même bitin, même bagaï". Le bagage est au singulier coll...

transpar tances

Rester dans la cabine (par où il fallait d'ailleurs passer pour pénétrer dans le tramway) au lieu d'aller s'asseoir à l'intérieur sur les banquettes, semblait être une sorte de privilège non seulement pour mon esprit d'enfant mais aussi, à l'évidence, de ceux des deux ou trois voyageurs qui, méprisant de même les banquettes, s'y trouvaient régulièrement, non pas sans doute pénétrés comme moi de l'importance du lieu, mais, simplement, parce qu'il était permis d'y fumer, à l'exemple du conducteur apparemment taciturne – ou contraint au silence, comme en témoignait dans un franco-anglais approximatif l'inscription : "Défense de parler au wattman" qui faisait en quelque sorte de lui un personnage à la fois assez misérable, d'une caste inférieure, condamné à une muette solitude, en même temps que nimbé d'une aura de pouvoir, comme ces rois ou ces potentats de tragédie auxquels il était interdit par un sévère protocole (et p...

histoires sans paroles

Quand les amoureux quittent leurs corps nocturnes, l'un se pose sur une branche au loin, l'autre s'accoude à la fenêtre. Nous rapprocher c'était comprimer du feu entre nous et nous éloigner, toujours indemnes. De ma fenêtre, je la vois plus petite, une fleur, un oiseau. Un jour avec mon lance-pierres je la tire. Un jour c'est elle qui me tire. Pascal Quignard, Vie secrète, 1998  René Thibaud, Les cahiers de Grignan, 1981 Thami Benkirane, Har-scellement , photographie

Pluie, du Maroc à la Loire Atlantique

La pluie est une compagne en Loire-Inférieure, la moitié fidèle d'une vie. La région y gagne d'avoir un style particulier car, pour le reste, elle est plutôt passe-partout. Les nuages chargés des vapeurs de l'Océan s'engouffrent à hauteur de Saint-Nazaire dans l'estuaire de la Loire, remontent le fleuve et, dans une noria incessante, déversent sur le pays nantais leur trop plein d'humidité. Dans l'ensemble, des quantités qui n'ont rien de considérable si l'on se réfère à la mousson, mais savamment distillés sur toute l'année, si bien que pour les gens de passage qui ne profitent pas toujours d'une éclaircie la réputation du pays est vite établie : nuages et pluie. Difficile de les détromper, même si l'on proteste de la douceur légendaire du climat – à preuve les mimosas en pleine terre et ça et là, dans les jardins de notaire, quelques palmiers déplumés – car les mesures sont là : heures d'ensoleillement, pluviosité, bilan annuel....