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Le car de 18 h. 10


 La queue qui frétille. Il est là, le maître, il va descendre de l’autobus. Son dieu va le caresser, lui, Félix, et il aura le biscuit du soir. Se frotter un instant au pantalon et respirer l’odeur de sueur, flairer les chaussures qui sentent la sciure, et puis filer devant, trottiner. Il tourne, de temps à autre, vers l’arrière, sa petite tête de caniche aux yeux perdus dans des longs poils gris. Un petit kilomètre pour atteindre la maison. Un ciel de novembre, bas, étire ses nuages couleur de plomb. Il va pleuvoir, mais il y a la niche devant la porte d’entrée. Demain, ce sera le chemin en sens inverser jusqu’à la place de la mairie, pour accompagner le père Lacombe à son travail, au car de 8 heures, cette fois. Tous les jours, sauf les dimanches et jours de fête, Félix attend le père Lacombe à la descente du car. Pas besoin d’horloge, il sait. Quelquefois, il a du retard. Mais même s’il est à 18h.40, Félix est là, à 18h.38 !

Aujourd’hui, 14 novembre. Il a plu presque toute la journée. Félix est resté dans sa niche, à regarder tomber les feuilles du hêtre dans le jardin, et à soupirer. Et puis, direction place de la mairie. Le car est à l’heure, aujourd’hui... Un bruit de moteur et après le tournant, une petite manœuvre sur la place pour s’arrêter, toujours au même endroit. Les habitués, un à un, silencieux, le pied lourd, retrouvent le trottoir. 
Il est long à descendre, aujourd’hui. Ah ! probablement le dernier. Eh bien non ! Comment se fait-il ?... Plus personne, et pas pouvoir se frotter au pantalon gris, ne pas pouvoir flairer l’odeur de la sciure sur les chaussures... et pas de biscuit ! La porte du car se referme. 
Retour à la maison, queue basse... les caniveaux, la poste, le boulevard, la petite rue, la porte du jardin, la niche bien sûr. Mais tout devient noir, maintenant... juste le réverbère au coin de la rue. Alors, demain ? Le lendemain, pas de pantalon plein d’odeurs. Après-demain... rien !

Il fait complètement nuit, maintenant, à l’arrivée du car de 18h.10. Les deux gros yeux des phares tournent sur la place, et tout le monde descend, frileux, emmitouflé. Rien encore rien, et le vent, le froid, et la porte du car qui se referme sur un bruit mat, la tristesse et la faim. Adèle, la voisine, est bien gentille, elle lui apporte des restes de ses repas dans sa niche. Mais à la maison, tout est fermé, pas de lumière... Pourquoi ? Ses pattes lui font mal, à force de trotter, et d’errer toute la journée dans les rues, avec ces odeurs de pantalon, de sciure, qui naviguent dans sa tête. Rôder, rôder aux alentours de la mairie chaque soir, des ombres qui passent, qui repassent... et aucune trace aimée à flairer. Seulement le noir d’encre, et le bruit de la porte du car, qui se referme, qui se referme. 

La veille de Noël. Du monde dans les rues, du monde place de la mairie, encombrée de petits sapins. Il est un peu plus de 18 heures. Henri et son ami Daniel musardent en quête d’achats. La place de la mairie est illuminée. Un va-et-vient permanent. Henri tire le bras de Daniel.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? 

— Tiens, regarde, sur le bord du trottoir.

Une forme en attente... Félix, efflanqué, affalé, le poil boueux, terreux – à bout de souffle.

— On dirait le chien du père Lacombe, dit Daniel.

— Eh oui, c’est bien lui. Ça fait plus de deux mois qu’il est là, tous les soirs, à l’arrivée du car.

— Et le père Lacombe ?

— Oh ! décédé début novembre, suite à un accident du travail, paraît-il.

Un grondement de moteur. Apparaissent les deux yeux phares du car. Félix, sur le trottoir, lève lentement une petite tête engluée de boue. Il essaie de se soulever sur ses pattes arrière, puis retombe aussitôt. 

Noël, dix heures du matin, un rayon de soleil place de la mairie. Henri profite d’une matinée qui s’annonce belle pour se détendre et se promener.
Il est passé devant la poste. En franchissant un caniveau, il a remarqué une petite masse sombre inerte, sanguinolente.

Jean Vigna, in Maison Renoir et fils

Enfant liseur, une gravure de Clément Serveau extraite d'un livre de Jean Vigna 

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