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Articles

Affichage des articles associés au libellé René Thibaud

Dans l'atelier

  C’est dans cet atelier que je veux vivre maintenant. J’y ai mis toutes mes affaires, j’ai essayé tous les coins. J’ai regardé dans tous les sens si je pourrai trouver l’espace d’entrer et de sortir. Si je pourrai transporter assez de moi-même et le disposer comme bon me semble, le partager en morceaux, le rassembler, le mettre en tas. Je veux me cacher dessous, me creuser des failles pour traverser de part en part de l’ombre à la lumière. Il n’y aura pas une petite bête que je ne pourrai aller voir et sympathiser avec, me la mettre entre les jambes, la chevaucher si je veux ou me rouler sur le dos et nous oublier aussi longtemps que le jeu voudra aller. Tiens ! Je pourrais inviter qui je veux à entrer et sortir et s’essayer à toutes les places pour voir comment ça fait d’être moi et moi d’être elle ou lui. Et même les rats, et même les oiseaux morts ou les pétales froufrous tout frais des étoffes des fleurs caressant la peau, sentant bon l’eau des jardins. Pour Adèle, 6...

Imani

 Trois romans de Mia Couto ont été réunis en un seul par les éditions Métailié, ce que je déplore car le gros pavé que vous avez alors dans les mains n'a pas la grâce d'un vol de mouette, que j'ai trouvée à d'autres romans de Mia Couto dans leur taille originale. Mais on ne discute pas des goûts et des couleurs, dit-on. Voici seulement un petit extrait pour goûter dans le texte Mia Couto traduit en français par Elisabeth Monteiro Rodrigues : début du chapitre 5, avec son exergue : Le sergent qui écoutait les fleuves Chanceux ceux qui, cessant d'être humains, deviennent des bêtes sauvages. Malheureux ceux qui tuent sous l'ordre des autres et plus malheureux encore ceux qui tuent sans l'ordre de personne. Misérables, enfin, ceux qui, après avoir tué, se regardent dans le miroir et croient encore être des hommes. Je me rappelle le jour où le sergent Germano de Melo est arrivé à Nkokolani. En fait, on a tout de suite vu, ce jour-là, que ce Portugais était différ...

Chemins cherchés Chemins perdus Transgressions

 Elle s'est mise à tout jeter par la fenêtre, bagues, bracelets, un collier, quelques objets précieux, et, arrachés du porte-billets, des milliers de francs à la volée, et les coussins. Des robes tombent sur le trottoir. Nue, elle en jette encore. Horreur de la possession. Insupportable, indigne possession. En une minute d'illumination, le voile est déchiré. Elle voit la bassesse de posséder, de garder, d'accumuler. Les vêtements sur elle, ça lui fut insupportable tout à coup et les objets réunis, assemblés autour d'elle, elle devait tout de suite s'en arracher. Ignoble d'avoir désiré s'approprier, garder pour soi. A la suite de cet acte si personnel, cependant public (aperçu de la rue) sa liberté lui fut retirée. Elle parla d'abord beaucoup, vite, incessamment, puis presque plus. En même temps que d'autres internées poussée à dessiner, à peindre, un jour des crayons de couleur furent mis dans sa main et une blanche feuille de papier posée devant ell...

La vie et demie

     Le jour de l'arrestation de Layisho, Martial et Chaïdana Layisho étaient allés pêcher sur le fleuve. Ils avaient fait une excellente pêche. Mais au moment où ils amarraient la pirogue pour rentrer à Yourma, ils virent un triste vieillard à la gorge et au front blessés, qui n'eut pas trop de mal à les convaincre de se laisser dériver par les eaux jusqu'à la forêt des Léopards, puisque Layisho avait été appréhendé et qu'on cherchait ses deux enfants. Martial et Chaïdana Layisho avaient dix-neuf ans. Le vieillard aux plaies leur avait procuré deux sacs d'identités, l'un en cuir rose, l'autre en cuir blanc. Il leur avait donné un grand panier de provisions, de quoi manger pendant deux semaines. Ils se laissèrent dériver pendant huit jours et huit nuits avant de quitter la pirogue et de se lancer dans une périlleuse guerre contre le vert. Là le monde était encore vierge, et face à l'homme, la virginité de la nature restera la même impitoyable source de q...

Les sens

Ce dont il y a vue, ouïe, perception, c'est cela que, moi, je préfère Arguant des "erreurs" ou des "illusions" des sens, les philosophes ont souvent douté que les sens méritent confiance quant à la connaissance des choses sensibles. Pour Héraclite, au contraire, comme pour Épicure, les sens sont les révélateurs de la réalité environnante. Des récits disent ce que certains ont vu ou entendu, dont ils ont eu la perception sensorielle. Mais je préfère voir, entendre, bref percevoir moi-même ce dont on parle, dit Héraclite. Les sens révèlent le réel – du moins au libre regard du philosophe. Car le regard de l'homme quelconque, par exemple du chasseur qui voit un lapin, est un regard préoccupé, qui exclut tout étonnement devant de il y a . Le lapin est – semble être, pense le philosophe. Héraclite XLVIII 74 (55 DK) commenté par Marcel Conche, puf, 2017 photo r.t

Quand les saisons roulent sur les toits

Quand les saisons roulent sur les toits, le jour et la nuit se confondent. Ils ne sont pas différents, ils s'échangent leurs masques, se cachent l'un dans l'autre. Des lumières, des couleurs, des ombres, déversées par paquets chassés par l'hiver ou accumulés contre les rives du toit. Des lunes renouvelées, recomptées, des étoiles, des nuits renversées, les choses parlent plus que les mots. Elles n'ont pas besoin de mentir, d'inventer. Les choses : ce que l'on voit, que l'on touche, que l'on perçoit, qui apparaît, disparaît, tout ce qui est hors de nous. Alors ça se met à parler, quand le son dans la gorge a rendu ses derniers mots, ça tricote une nouvelle langue, de nouvelles couleurs, la métamorphose court, nous emporte. Nous tisse en même temps un filet solide où rebondir, des cordes plus rêches, plus sèches où mettre les mains, ou des arbres ou des parfums de neige. photo et texte r.t, novembre 2017

Fuir

Fuir, établir un campement de Roms, établir une zad, fuir à pied, en famille, seul, chacun pour soi, fuir dans un camion, dans une barque, sur un trottoir, sous une tente, dans la boue. Fuir parce qu'on n'a pas de maison, oïkos disaient les Grecs anciens, d'où l'on a fait écologie , le dire de la maison. Comment dire la maison si on n'en a pas, si elle est en ruines, si elle est fermée à double tour, gardée par la police, par des chiens méchants ou des monstres, si elle est vidée de tous ses meubles, de toutes ses plantes, incendiée, truffée de mines, d'un mycélium nucléaire ? Dites la maison, tout simplement, vous seuls qui n'en avez pas, vous seuls qui pouvez en connaître le sens, tous les sens, les sens pour tous. La maison est une planète aménagée, dans laquelle chacun peut se géolocaliser, de la cave au grenier, en passant par le jardin, la piscine, la chaudière, le congélateur, le salon, la bibliothèque, le paillasson. La maison construit, déc...

L'arbre

Ce qui me fascine dans l’arbre… Dans la nature d’un arbre il y a toutes les nécessités de la vie, il y a la nécessité du temps, de l’espace, de la lumière, de l’eau, du mouvement, de la métamorphose… il y a aussi la nécessité de l’unité et la nécessité de la division. Ce qui me fascine dans l’arbre c’est qu’il est l’univers de l’univers, la nécessité de la nécessité. Monsif Ouadai Saleh

Où ?

La mère enveloppe l'enfant  contre elle et ils sortent Le froid de l'hiver La femme L'homme L'adolescent Le bœuf, l'âne, le loup Bientôt le ciel scintille   Statue-menhir (dite) "Dame de Saint-Sernin" (3500 à 2000 av. J.-C.) Musée Fenaille à Rodez Poème r.t

Les deux

La nuit, ils parlent du complexe avec une désarmante simplicité. Ils parlent et même souvent sans parler, ils agissent, ils s'entendent, ils jouent à quatre mains et tout est l'instrument. Peut-être parce qu'ils sont issus pour l'un de rêve, et l'autre d'écriture, ils sont de la même pâte imaginaire. La pâte des chairs mêlées. Les chairs imaginantes. Chaque jour André – Andres – arpente les rues. Martin le devine de sa fenêtre, l'observe les yeux fermés, le voit reprendre place dans le fourmillement du livre. Martin met le livre dans sa poche et André dedans. Il part, croise des André en liberté, des Andres, des mélodies, des arpèges s'égrenant ou sautillant, silhouettes vivantes, écorces elles-mêmes d'une autre vie – ou de multiples vies internes. Martin voit tout cela, et Andres aussi, dans leur échange de regard, d'un mot, de quelques mots parfois. Il leur arrive de convoquer quelque chose dans un bout de conversation : le temps, les ...

Rue du 11 octobre

Ils sont tranquilles sur leur rivage. Aucun cyclone, aucun raz de marée, aucun tsunami ne les agresse, pour le moment. Le soleil radieux d'été indien tombe sur la fenêtre de Martin, sur sa poitrine, sa tête, sa feuille de papier, entre ses bras, entre les bras du fauteuil. Quel est ce bruit ? ces voitures, ces fourgons qui passent, cette cloche qui sonne un glas, ce balayeur de rues, cette voix plaintive, répétitive, lente, empâtée, qui articule avec peine, avec constance... Des choucas crient, Martin les regarde au coin du toit, leur corps lisse, noir, compact, agressif. Le bec court ouvert comme des ciseaux. Furtifs et assurés dans leur vol. Martin regrette les freux. La municipalité n'a de cesse de les chasser, détruire leurs gros nids de bois dans les platanes, eux qui sont si sociables, enjoués, éloquents, grandioses dans leurs ballets l'automne au-dessus de la rivière. Leurs voix sonores à l'égal des cloches mais organiques au lieu d'être minérales. Rouco...

Pour René Schlosser

Le souffle du pinceau sur la montagne Le souffle de la montagne sur le pinceau Soleil d'encre écrasé Soleil d'encre écrasée   René Thibaud

S'échapper du réel

Comme par un heureux hasard, surgit cette note ancienne par laquelle Gaston Bachelard s'en vient dialoguer avec le paresseux de Michaux et son âme qui se souvient de l'eau : Dans L'air et les songes, Bachelard soulève cet apparent paradoxe que rêver ne nous ferait que mieux pénétrer le réel... "Dis-moi quel est ton infini, je saurai le sens de ton univers, est-ce l'infini de la mer ou du ciel, est-ce l'infini de la terre profonde ou celui du bûcher ?"   et plus loin il affirme : "En fait, la manière dont nous nous échappons du réel désigne nettement notre réalité intime. Un être privé de la fonction de l'irréel est un névrosé aussi bien que l'être privé de la fonction du réel. On peut dire qu'un trouble de la fonction de l'irréel retentit sur la fonction du réel. Si la fonction d'ouverture, qui est proprement la fonction de l'imagination, se fait mal, la perception elle-même reste obtuse. On devra donc trouver une fili...

Lux et lumen

« L'hésitation du regard occidental devant l'image [...] est une constante qui survit à une inversion majeure de la vision au cours de la même période [9è et 10è siècles]. L'histoire commence avec al-Haytham (Alhazen, en latin, vers 965-1039), qui, comme les deux autres grands opticiens avant lui, Euclide et Ptolémée, était citoyen d'Alexandrie. D'après une légende, c'était un mathématicien si réputé que le sultan attendait de lui qu'il régulât le Nil. Ayant compris la vanité d'une telle entreprise, il s'éloigna de la cour et créa pour lui même un "instrument" lui permettant d'étudier l'éclipse de soleil qu'il avait prédite. Voici comment il procéda : il se servit d'un tombeau égyptien comme camera obscura . En perçant un minuscule trou, il produisit sur le mur du fond de la chambre noire une image du soleil qu'il pouvait regarder sans être aveuglé. Ce qui fait de lui un révolutionnaire, ce n'est pas l'usage ...

Marcottage

     Je marchais et ce mot m’est re-venu, comme re-monté de la terre : marcottage. D’où le rencontrais-je donc ? Vague image de mon grand-père paysan mettant en terre une branche repliée en arceau à partir de la base d’un figuier. Me rejoignait-il de plus loin encore ? D’ancêtres lointains, vraisemblablement serfs comme semblent l’indiquer le patronyme maternel et la généalogie ? Selon le « De agri cultura » de Caton l’Ancien, diverses méthodes de marcottage permettent la multiplication des racines d’une plante, généralement selon une technique rhizomique. Mais il existe aussi le marcottage aérien, celui justement que j’allais effectuer sur  mon orchidée préférée dont une hampe avait refleuri à profusion et dont une autre avait produit un keiki (bébé, rejeton en hawaïen), c'est-à-dire un buisson de feuilles qui commençait à mettre des racines. J’allais devoir séparer le keiki de la plante, le placer dans de la sphaigne bien humidifiée protégée par un manchon ; ...

Malencontreusement

Je vais encore fouiller dans les poubelles de ma mémoire. Il ne faut pas croire que la psychanalyse m'a débarrassé de tous les encombrants. Bien sûr j'ai abandonné sans états d'âme des bennes entières de bons ou mauvais souvenirs, vrais ou faux, de profits et de pertes, des idées, des idéaux, une quincaillerie envolée en fumée ou en ciel bleu, ou tombée en poussière. Ce qu'il reste c'est ma peau, un merveilleux organe de protection et d'échanges. Une peau qui fait le tour, en dehors et en dedans, de ce corps tapissé d'organes où court le sang et tous les motifs baroques d'un paysage amphibie frétillant et dansant. Je me sens bien, à vrai dire, je respire, je parle, aucun mur ne me sépare de ce qui existe. Pourquoi suis-je si libre, enfin ? pour aller me faire mal en fouillant dans une poubelle dont j'ai gardé la trace du chemin, malencontreusement. Ces traces restant longues à effacer, aussi longues que sont ces liens qu'on trouve au fond de ...

Un souvenir

Tout est là mais je voudrais faire entrer la rivière dans une bouteille. Toutes ses couleurs, ses boues, ses étoiles. Le chant du merle me dément, il m'invite à son jeu du moqueur. Et la rivière glisse au soleil bleuté, jette la nappe d'un déjeuner de naïades effrontées. Je voudrais mettre la rivière dans une coque et broyer ses couleurs avec mon encre pour la faire sécher au soleil. Ferai-je une aquarelle, un poème ou un rêve ? Une rêverie. Je me cacherai pour la voir – pour ne plus la voir – pour l'entendre – pour ne plus entendre que le désir au fond de moi – au creux d'un livre. Mais feu liquide, faufilée, le merle met en perce un chant suave comme du réglisse. Tout s'est tu pour déguster. Où avez-vous mis votre désir ? Moi dans mon corps, moi sur mon ventre, moi dans le soleil, moi dans la caresse de l'air. photo et texte r.t

Immensité

  Immensité terme ancien pour dire le génie de l'espace aujourd'hui encore réfugié dans toute parcelle d'humanité r.t peinture de Soaz Saahli Grabuge sand and colors on canvas SzS 2016

Le goût et le dégoût

Pio : On ne voyait plus des humains quand on dénichait des Tutsis dans les marigots. Je veux dire des gens pareils à nous, partageant la pensée et les sentiments consorts. La chasse était sauvage, les chasseurs étaient sauvages, le gibier était sauvage, la sauvagerie captivait les esprits. On n'était pas seulement devenus des criminels ; on était devenus une espèce féroce dans un monde barbare. Cette vérité n'est pas croyable pour celui qui ne l'a pas vécue dans ses muscles. Notre vie de tous les jours était surnaturelle et sanglante ; et ça nous accommodait. Pour moi, je vous propose une explication : c'est comme si j'avais laissé un autre individu prendre mes propres apparences vivantes, et mes manies de cœur, sans aucun tiraillement d'âme. Ce tueur était bien moi par la faute commise et le sang coulé, mais il m'est étranger pour sa férocité. Je reconnais mon obéissance à cette époque, je reconnais mes victimes, je reconnais ma faute ; mais je méconnai...

Butins

« On l'aura compris : ce recueil de textes m’a beaucoup intéressée, et [... j’inviterai quiconque...] à y aller butiner, sachant que cela ne suffit pas : s’en servir pour faire son miel nécessite d’y mettre du sien… L’étymologie nous rappelle d’ailleurs que, avant de prendre le sens de « piller », « butiner » signifiait d’abord « partage », qu’il s’agissait de « présenter quelque chose afin qu’un autre puisse le saisir ». Il est vrai que la culture est un butin. A tous les sens du terme, si l'on peut dire – il y en a tant mais tous conviennent, je crois. C'est le miel, couleur de l'or ; c'est le bien commun qu'on s'approprie en le nommant collectivement, et le butin devient aussi le mot lui même, notre langue. Quel beau butin que le créole ! A l'intérieur même du créole, les Antillais ont deux mots, deux jumeaux différents pour le dire (se le héler) de la Martinique à la Guadeloupe "même bitin, même bagaï". Le bagage est au singulier coll...