Accéder au contenu principal

Attachements (2)

 


Les premiers mots du livre :

On a longtemps défini les humains par les liens les unissant les uns aux autres : nous sommes les seuls à communiquer par le langage, nous seuls avons des conventions sociales et des lois pour organiser nos interactions. Or les humains se distinguent aussi par les relations très singulières qu'ils établissent au-delà d'eux-mêmes, avec les animaux, l'environnement, le cosmos. Aucune espèce n'entretient de liens si denses avec tant d'autres êtres vivants et aucune n'a un tel impact sur leur destin. Sur tous les continents, chasseurs-cueilleurs, horticulteurs ou pasteurs nomades interagissent de mille manières avec une multitude de plantes et d'animaux pour se nourrir, se vêtir, se chauffer et s'abriter. Partout, les groupes humains s'attachent effectivement à des animaux qu'ils apprivoisent, qu'ils intègrent dans leur espace quotidien et avec lesquels ils partagent habitat, socialité et émotions. Ainsi, aucune société humaine n'est composée seulement d'humains. Notre ouverture par-delà les limites de notre espèce va même plus loin. Nous établissons des relations fortes avec les esprits des montagnes et des fleuves, avec des dieux ou des ancêtres. Nous sommes étonnamment polyglottes, capables d'échanger avec un oiseau, une étoile, un esprit. Longtemps ignorée, cette disposition à l'attachement au-delà de l'humain paraît fondamentale dans le rapport singulier que nous avons construit avec notre environnement au fil des millénaires.

Charles Stépanoff introduit ainsi "Attachements", son enquête anthropologique sur "nos liens au-delà de l'humain". Près de six cent pages plus loin, voici les derniers mots qui concluent le livre :

 Cependant, décrire l'évolution des savoirs contemporains en n'y voyant que perte et oubli serait une erreur, car la nature humaine a horreur du vide cognitif. Les connaissances tendent à se réorganiser et s'adapter aux réseaux socio-écologiques dominants. Ainsi, nos productions culturelles, telles que les films ou les livres pour enfants et nos enseignements scolaires, mettent en avant des espèces exotiques (lions, girafes) ou disparues (dinosaures) qui n'ont pas de rapport avec la faune locale. Les savoirs locaux sont remplacés par des savoirs généraux adaptés à une vie en réseaux étalés. Une comparaison entre savoirs autochtones et enseignements scolaires a montré que ces derniers sont basés sur un postulat de séparation de l'humanité et de la nature. Dans les réseaux étalés, les relations entre humains sont plus cruciales que les relations au-delà de l'humain, c'est pourquoi, si les connaissances concernant le monde sont de plus en plus faibles, les savoirs en matière de politique, d'économie, de médias ou de droit ne cessent de croître. Plus fondamentalement, l'école permet aux enfants d'assimiler dès le plus jeune âge des techniques d'autocontrôle du corps et un sens de la subordination disciplinaire indispensables pour former des individus détachés, capables de fournir leur force de travail dans les réseaux étalés régulés par l’État et le marché.
Tant que les populations maîtrisaient leur rapport à leur environnement, les pouvoirs des hiérarchies sociales et des Etats demeuraient largement cérémoniels. Comme l'a montré Michel Foucault, dans la France d'Ancien Régime, l'Etat organisait le spectacle grandiose du pouvoir souverain mais n'avait qu'un contrôle limité sur la subsistance, les trafics et les exactions de ses sujets. De nombreuses royautés ont été avant tout des "Etats théâtraux", selon l'expression de Clifford Geertz, dont le pouvoir ne se manifestait que de façon épisodique et cérémonielle.
La possibilité pour des communautés locales de vivre de réseaux denses a toujours été le frein principal à la constitution de pouvoirs centralisés forts. Cette issue ne peut plus être envisagée lorsque la division du travail a rendu les individus cognitivement dépendants d'experts et métaboliquement inféodés à des réseaux étalés contrôlés par les pouvoirs centraux. On peut même considérer que les inégalités de savoirs sont l'une des formes les plus aigues d'inégalité et le verrou de la stabilité des hiérarchies sociales et des pouvoirs politiques.
En 1965, au terme d'une vaste analyse de l'évolution anatomique et sociale des humains, l'anthropologue et archéologue André Leroi-Gourhan décrivait avec inquiétude la perspective d'une humanité émancipée de toutes ses dépendances envers son milieu. Il voyait la créativité du geste artisanal disparaître au profit des machines et l'exploration imaginative du monde céder la place à l'industrie culturelle de la télévision et du cinéma : 
(...) il semble bien qu'on assiste aux derniers rapports libres de l'homme et du monde naturel. Libéré de ses outils, de ses gestes, de ses muscles, de la programmation de ses actes, de sa mémoire, libéré de son imagination par la perfection des moyens télédiffusés, libéré du monde animal, végétal, du vent, du froid, des microbes, de l'inconnu des montagnes et des mers, l'Homo sapiens de la zoologie est probablement près de la fin de sa carrière.
Les propos visionnaires de Leroi-Gourhan sont d'autant plus saisissants qu'il les a formulés en un temps où les raisons d'adhérer à un tel pessimisme étaient bien moins nombreuses qu'aujourd'hui. Depuis, les technologies numériques, l'intelligence artificielle et la robotisation n'ont cessé de réduire les occasions de rencontre manuelle et affective avec le monde. Pourtant, la perspective de Leroi-Gourhan a le défaut de suivre une conception unilinéaire et irréversible de l'histoire. N'oublions pas que les dispositions humaines à l'intelligence écologique sont enracinées dans des bases neurales solides et qu'elles demeurent prêtes à sortir du sommeil pour être utilisées. Nous héritons d'un dialogue long de 2,5 millions d'années entre les humains et leur environnement, bien plus robuste que les formations politiques et les réseaux étalés actuels, vieux de quelques siècles seulement.
Il est très tentant de regarder l'histoire humaine comme un phénomène orienté. Il existe indéniablement des mécanismes de cumul et de tendance sur la très longue durée : l'autodomestication des humains est une tendance orientée, les coévolutions entre centralisation du pouvoir et simplification des paysages produisent des effets de cliquet qui ne facilitent pas les retours en arrière. C'est ce qui rend presque irrésistible la vision du temps comme une flèche traversant une succession de stades menant d'une sauvagerie libre à une civilisation disciplinée. Dans une telle conception, tout retard et tout écart par rapport à la marche collective apparaît comme un désordre presque profanateur et se trouve flétri de qualificatifs comme "barbare" ou "réactionnaire" par le groupes sociaux dominants qui organisent ces transformations et en tirent avantage.
Pourtant l'histoire des socio-écosystèmes est pleine de cas de dédomestication, de décivilisation et de réensauvagement. Les évolutions, biologiques comme sociales, sont imprévisibles et seule l'extinction peut leur faire atteindre un stade définitivement arrêté. Nous avons vu de multiples exemples de plantes et d'animaux domestiques qui chaque année prennent la clé des champs et repartent à l'état féral, alors même que l'on entend souvent définir la domestication comme un état de dépendance complet et définitif. Les humains aussi peuvent se détacher des réseaux étalés, comme nous l'ont enseigné les exemples se la chute d'Arslantepe, de l'effondrement de Rome et de l'implosion de l'URSS. Les paysans qui ont constitué des village libres et des communaux au début du Moyen-Âge et les chasseurs-éleveurs sibériens qui sont repartis en forêt après la faillite de sovkhozes nous montrent des cas de démondialisation dans lesquels des réseaux denses se sont revivifiés avec une étonnante rapidité.
Notre monde connaît des dévastations d'une brutalité à couper le souffle affectant ce qui faisait sa principale richesse depuis la fin de la dernière ère glaciaire, sa diversité bioculturelle. Ce constat lucide ne doit pas faire oublier la vigueur des cas historiques de résurgence des réseaux denses. Il existe dans le monde entier des "refuges bioculturels" où des communautés locales entretiennent jardins vivriers, petits champs, vergers, mares, vignes et bosquets pour leur usage. Leurs pratiques et leurs savoirs locaux façonnent de riches mosaïques écologiques qui sont sources d'autonomie alimentaire pour les populations et d'habitat pour la biodiversité. Ces refuges sont prêts à irriguer de vastes zones alentour et à féconder les imaginations. À chaque génération, les bébés humains naissent porteurs d'extraordinaires talents pour l'intelligence écologique qui ne demandent qu'à aller à la rencontre du monde et à nouer de nouveaux attachements métaboliques et imaginatifs. L'humain ne cessera pas de sitôt d'être un animal attaché et attachant.

Charles Stépanoff, Attachements, 2024

Peinture de Victor Brauner, mère et enfant, musée de Grenoble 

Commentaires

  1. Quelle finale. Stépanoff a raison d’espérer. De nous enjoindre à y croire ainsi et d’agir en conséquence surtout. Merci, René. Je découvre la richesse de cet autre blog que vous animez.

    RépondreSupprimer
  2. Très instructif même si je ne partage pas l'optimisme de l'auteur. Bon début de semaine chal-heureuse!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci ! Pour ma part, dans l'optimisme je vois plutôt un engagement.

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Capturer

  Rien ne nous appartient. Et cette communion de galets, d'écume et de lumière, réajuste l'humeur. Quand la ville, parfois, n'offre qu'étrange vide, la mer, défroissée, sans révolte, unie, peut submerger d'ivresse, devenir confidente, douceur perçante, complice. Rien ne nous appartient. capturer un instant cet absolu de vie. Photo et texte de Milou Margot

Le car de 18 h. 10

 La queue qui frétille. Il est là, le maître, il va descendre de l’autobus. Son dieu va le caresser, lui, Félix, et il aura le biscuit du soir. Se frotter un instant au pantalon et respirer l’odeur de sueur, flairer les chaussures qui sentent la sciure, et puis filer devant, trottiner. Il tourne, de temps à autre, vers l’arrière, sa petite tête de caniche aux yeux perdus dans des longs poils gris. Un petit kilomètre pour atteindre la maison. Un ciel de novembre, bas, étire ses nuages couleur de plomb. Il va pleuvoir, mais il y a la niche devant la porte d’entrée. Demain, ce sera le chemin en sens inverser jusqu’à la place de la mairie, pour accompagner le père Lacombe à son travail, au car de 8 heures, cette fois. Tous les jours, sauf les dimanches et jours de fête, Félix attend le père Lacombe à la descente du car. Pas besoin d’horloge, il sait. Quelquefois, il a du retard. Mais même s’il est à 18h.40, Félix est là, à 18h.38 ! Aujourd’hui, 14 novembre. Il a plu presque toute la jo...

Ravin

« Tout, sous le pinceau de ce créateur étrange et puissant, s'anime d'une vie étrange, indépendante de celle des choses, qu'il peint, et qui est en lui et qui est lui. Il se dépense tout entier au profit des arbres, des ciels, des fleurs, des champs, qu'il gonfle de la surprenante sève de son être. Ces formes se multiplient, s'échevellent, se tordent, et jusque dans la folie admirable de ces ciels où les astres ivres tournoient et chancellent, où les étoiles s'allongent en queues de comètes débraillées ; jusque dans le surgissement de ces fantastiques fleurs, qui se dressent et se crêtent, semblables à des oiseaux déments, Van Gogh garde toujours ses admirables qualités de peintre, et une noblesse qui émeut, et une grandeur tragique, qui épouvante. Et, dans les moments de calme, quelle sérénité dans les grandes plaines ensoleillées, dans les vergers fleuris. [...] Ah ! comme il a compris l'âme exquise des fleurs ! Comme sa main, qui promène les torches terri...

Entre, devenu actif

Georges Braque : "Ce qui est entre la pomme et l'assiette se peint aussi". François Jullien :  " Dia , en grec, dit à la fois l'écart et le cheminement. Un dia -logue est d'autant plus fécond, savaient déjà les Grecs, qu'il y a d'écart en jeu (tel le si puissant dialogue entre Socrate et Calliclès) ; sinon on dit plus ou moins la même chose, le dialogue tourne au monologue à deux, et l'esprit n'y progressera pas. Mais dia dit également le chemin traversant un espace, celui-ci même pouvant offrir une résistance. Un dia-logue n'est pas immédiat, mais prend du temps : c'est progressivement, patiemment, que les positions respectives – écartées et distantes comme elles sont – se découvrent l'une à l'autre, se réfléchissent l'une par l'autre, et élaborent lentement les conditions de possibilité d'une rencontre effective. Il y faut du déroulement. Face à quoi logos dit le commun de l'intelligible, celui-ci étant pa...

Malencontreusement

Je vais encore fouiller dans les poubelles de ma mémoire. Il ne faut pas croire que la psychanalyse m'a débarrassé de tous les encombrants. Bien sûr j'ai abandonné sans états d'âme des bennes entières de bons ou mauvais souvenirs, vrais ou faux, de profits et de pertes, des idées, des idéaux, une quincaillerie envolée en fumée ou en ciel bleu, ou tombée en poussière. Ce qu'il reste c'est ma peau, un merveilleux organe de protection et d'échanges. Une peau qui fait le tour, en dehors et en dedans, de ce corps tapissé d'organes où court le sang et tous les motifs baroques d'un paysage amphibie frétillant et dansant. Je me sens bien, à vrai dire, je respire, je parle, aucun mur ne me sépare de ce qui existe. Pourquoi suis-je si libre, enfin ? pour aller me faire mal en fouillant dans une poubelle dont j'ai gardé la trace du chemin, malencontreusement. Ces traces restant longues à effacer, aussi longues que sont ces liens qu'on trouve au fond de ...
  Dans le mur d'Adèle Fauroi, entre la porte et la croisée, est scellée la boîte aux lettres. Tant que le chemin est libre, Hélion, le facteur, en même temps cordonnier à Rouinas , vient tous les jours faire "la levée", n'apportant et n'emportant souvent rien. "Heureusement moi, dit-il, sans moi, vous moisiriez." Il a un épais matelas de cheveux noirs, mais il est blond. Les yeux bleus, le teint roux, moustache et sourcils de cuivre, et les oreilles farcies de crins dorés. Sa joue droite porte la crête blanche d'une cicatrice, ce qui reste de sa lutte contre les deux aigles. Un jour d'hiver, en montant faire sa tournée, quelques minutes avant le Maupas il avait aperçu un aigle tournoyant et resserrant ses cercles sur le fil de sa tête. Instinctivement l'homme, aiguisant ses yeux et ses oreilles, cherche autour de lui dans la neige le lièvre ou la marmotte. Rien, claquement, sifflement, ombre et rafale glacée des ailes formidables. ...

Le portrait d'Oriane G.

   Au sud de la ville, nous avons un beau cimetière qui occupe tout un versant de colline face à la mer. Je peux dire « nous avons » car la plupart des nôtres y sont déjà. L’été dernier, c’était le tour de ce cher vieil Edmond. Il avait bien choisi sa dernière demeure, tout en haut. Le point de vue, malgré quelques accrocs récents, y est encore assez agréable. Après la cérémonie je m’y étais attardé, aussi croyais-je être resté seul à descendre vers la sortie peu fréquentée qui donne sur la route du littoral. Au moment de pousser la grille de clôture, jetant un regard en arrière, je vis venir vers moi, par un escalier resserré entre les monuments funéraires, une femme très corpulente, à l’élégance trop marquée pour la circonstance comme pour son âge. Comme emportée par la brise qui soufflait dans les bouillonnés de l’ample robe de soie grège et l’étole d’organdi parme, cette rondeur prit en descendant les marches un ballant qui me suggéra l’image d’une montgolfière d...

Calendriers rituels

  Il faut se tourner vers les plexus du rite et du mythe pour saisir que la Terre n'est pas, dans les sociétés voltaïques, cette divinité faite "d'une seule pièce" que l'Occident moderne fantasme sous les traits de la Mère du monde. Sous une appellation unique, elle se montre sous plusieurs aspects, sous différentes figures qui, comme dans les sociétés antiques, renvoient aux différentes fonctions qu'elle remplit et que les hommes sollicitent par leurs prières et leurs actes. Selon une représentation qui nous est familière, elle est ce qui fait germer la graine, et tous les rites qui entourent les travaux des champs ont pour enjeu de veiller à ce que rien ne vienne entraver cette fonction. Lorsque le temps est venu, il revient au gardien de la Terre de déclencher la fonction gestante de la Terre, ainsi que de la suspendre, à la fin de la saison des cultures. Premier à "blesser la Terre", en creusant les premiers poquets dans son champ et à semer, il...

Le goût et le dégoût

Pio : On ne voyait plus des humains quand on dénichait des Tutsis dans les marigots. Je veux dire des gens pareils à nous, partageant la pensée et les sentiments consorts. La chasse était sauvage, les chasseurs étaient sauvages, le gibier était sauvage, la sauvagerie captivait les esprits. On n'était pas seulement devenus des criminels ; on était devenus une espèce féroce dans un monde barbare. Cette vérité n'est pas croyable pour celui qui ne l'a pas vécue dans ses muscles. Notre vie de tous les jours était surnaturelle et sanglante ; et ça nous accommodait. Pour moi, je vous propose une explication : c'est comme si j'avais laissé un autre individu prendre mes propres apparences vivantes, et mes manies de cœur, sans aucun tiraillement d'âme. Ce tueur était bien moi par la faute commise et le sang coulé, mais il m'est étranger pour sa férocité. Je reconnais mon obéissance à cette époque, je reconnais mes victimes, je reconnais ma faute ; mais je méconnai...

Les sens

Ce dont il y a vue, ouïe, perception, c'est cela que, moi, je préfère Arguant des "erreurs" ou des "illusions" des sens, les philosophes ont souvent douté que les sens méritent confiance quant à la connaissance des choses sensibles. Pour Héraclite, au contraire, comme pour Épicure, les sens sont les révélateurs de la réalité environnante. Des récits disent ce que certains ont vu ou entendu, dont ils ont eu la perception sensorielle. Mais je préfère voir, entendre, bref percevoir moi-même ce dont on parle, dit Héraclite. Les sens révèlent le réel – du moins au libre regard du philosophe. Car le regard de l'homme quelconque, par exemple du chasseur qui voit un lapin, est un regard préoccupé, qui exclut tout étonnement devant de il y a . Le lapin est – semble être, pense le philosophe. Héraclite XLVIII 74 (55 DK) commenté par Marcel Conche, puf, 2017 photo r.t