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Affichage des articles associés au libellé Jean Hatzfeld

Là où tout se tait -2/2-

  Le début du livre : Parfois, on peut être troublé non par une histoire mais par notre négligence, en tout cas notre indécision à l'entendre, bien qu'on ait l'intuition que c'est une belle histoire, et malgré les échos qui resurgissent à chaque fois que l'on traverse l'endroit où elle s'est déroulée. Une nuit où je me trouvais en panne près de Rugunga, une colline à l'ouest de Nyamata, a été évoquée celle d'Isidore Mahandago. C'était à la lueur d'une lampe à pétrole, dans une cour bruissante d'exclamations qui tenait lieu de cabaret. Des cultivateurs rassemblés autour d'un jerrican d'urwagwa déjà bien entamé se rappelèrent pour une raison ou une autre les circonstances de sa mort aux premiers jours du génocide, puis très vite se turent. Depuis, plus de vingt ans se sont écoulés, mais à chaque fois que je suis repassé en camionnette près de sa maison, une bâtisse couverte de tuiles beiges — comme les construisaient les Hutus origi...

Là où tout se tait -1/2-

      Ce sont des couleurs ou ce sont des lieux, des objets, des personnes : ce sont des mots qui vont permettre de dire, de transmettre une histoire. « Raconter, » écrit Jean Hatzfeld dans la 3e page du livre, « c'est à un moment chercher des plots d'ancrage où arrimer le récit. Sauf cette maison abandonnée dans un champ de haricots, il est difficile d'en trouver pour Isidore depuis la mort de sa femme et l'exil de son fils. Pas de tombe, aucune marque ni inscription nulle part, que ce soit sur le monumental mur aux Victimes érigé sur un monticule au-dessus des marais, ou au mémorial, pas même au cimetière. Zéro trace de témoignages aux procès après le génocide, aucune allusion lors des procès gaçaça qui se sont tenus plus tard entre 2002 et 2006 dans cette région. Mais plus perturbante encore est la mauvaise volonté des anciens voisins. » Ce sont seulement les récits qui restent, qui peuvent se perpétuer. Les vies s'éteignent. Seuls les récits peuvent raviver les ...

Où en est la nuit

Un troupeau passa devant eux. Si lent que les animaux avançaient dispersés, tel un corps distendu dans la plaine. Les brebis à laine grasse, ayant sacrifié leur esprit grégaire, marchaient museau baissé et les chèvres, tête fière mais paresseuse ; les chameaux broutaient des arbustes à la sauvette. Les bergers, bâtons posés au repos sur leurs épaules, respectaient cette lenteur. Les ânes, répugnant à la promiscuité, traînaient leurs sabots sur les bords. Un autre troupeau lui succéda, puis un troisième en sens inverse, toujours plus indolent. Les traversaient, en partance des faubourgs de la ville, des caravanes qui ne se formaient pas encore impeccables car les hommes, emmitouflés, continuaient à bavarder par petits groupes, comme s'ils retardaient l'instant de regarder l'immensité devant eux, tandis que, de leurs démarches souples, après avoir lâché les longes, les femmes ajustaient les attaches des calebasses sur les flancs des chameaux, qui tanguaient d'avant en a...

Le goût et le dégoût

Pio : On ne voyait plus des humains quand on dénichait des Tutsis dans les marigots. Je veux dire des gens pareils à nous, partageant la pensée et les sentiments consorts. La chasse était sauvage, les chasseurs étaient sauvages, le gibier était sauvage, la sauvagerie captivait les esprits. On n'était pas seulement devenus des criminels ; on était devenus une espèce féroce dans un monde barbare. Cette vérité n'est pas croyable pour celui qui ne l'a pas vécue dans ses muscles. Notre vie de tous les jours était surnaturelle et sanglante ; et ça nous accommodait. Pour moi, je vous propose une explication : c'est comme si j'avais laissé un autre individu prendre mes propres apparences vivantes, et mes manies de cœur, sans aucun tiraillement d'âme. Ce tueur était bien moi par la faute commise et le sang coulé, mais il m'est étranger pour sa férocité. Je reconnais mon obéissance à cette époque, je reconnais mes victimes, je reconnais ma faute ; mais je méconnai...