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Articles

Affichage des articles associés au libellé Edward Hopper

Débarcadère de l'enfer

  Les lourdes portes de la cale s'ouvrirent au-dessus de nos têtes et nous montâmes lentement sur le pont, en file indienne, par une échelle métallique étroite. Des soldats d'escorte étaient déployés contre la rambarde de la poupe en rangs serrés, le fusil pointé sur nous. Mais personne ne leur prêtait attention. Quelqu'un criait : "Plus vite ! plus vite !" La foule se bousculait comme sur n'importe quel quai de gare, quand on monte dans le train. On ne montrait le chemin qu'aux hommes de tête : longer les fusils jusqu'à une large passerelle, descendre dans un chaland et, de là, gagner la terre ferme en escaladant une autre passerelle. Notre voyage avait pris fin. Notre bateau avait amené douze mille hommes et, pendant qu'on les débarquait tous, nous avions le temps de jeter un coup d’œil. Après les chaudes journées de Vladivostok, ensoleillées comme toujours en automne, après les couleurs très pures du ciel de l'Extrême-Orient au couchant, imm...

Le Récit

  Le Récit est constitué d'un récit, intitulé par Chalamov « La première dent » et qui se révèle être un dialogue (ou un intense questionnement) sur la possibilité, sur la raison d'être, sur le contenu et sur l'art du récit. Il se place pour moi, au même niveau que Claude Simon. La première dent Le convoi de prisonniers était comme dans les rêves qui m'avaient hanté pendant mes années d'enfance. Des visages noircis et des lèvres bleues, brûlées par la soleil d'avril de l'Oural. Des gardes géants sautent sur les chariots en pleine course, les chariots s'envolent ; un garde borgne, le soldat de tête, a une cicatrice d'arme blanche en travers du visage ; le chef de l'escorte a des yeux bleus vifs. Dès la première demi-journée de transfert, nous connaissons son nom : Chtcherbakov. Les prisonniers – et nous étions près de deux cents — connaissaient déjà le nom du chef. Ce quasi-miracle me déroutait, je ne parvenais pas à l'expliquer. Les prisonnie...

Un présent brûlant

     A la fin des années cinquante, j'abandonnai l'ambition d'être un écrivain israélien et je m'efforçai d'être ce que j'étais vraiment: un migrant, un réfugié, un homme qui portait en lui l'enfant de la guerre, parlant avec difficulté et s'efforçant de raconter avec un minimum de mots. La quintessence de cet effort se trouve dans mon premier livre, Fumée . De nombreux éditeurs feuilletèrent le manuscrit. Chacun y trouva un défaut. L'un dit qu'on n'avait pas le droit d'écrire de fiction sur la Shoah, un autre prétendit qu'il ne fallait pas écrire sur les faiblesses des victimes mais mettre en valeur les actes héroïques, la révolte des ghettos et les partisans, d'autres affirmaient que le style était défectueux, hors normes, pauvre. Chacun se permettait de réclamer des corrections, des ajouts, des coupes. Ils ne voyaient pas ses vraies qualités. Moi non plus je ne les voyais pas, et plus encore: j'étais sûr que tout ce qu'...

Office at Night

« Le tableau me fut probablement d'abord suggéré par de nombreux voyages dans le métro aérien à New York à la nuit tombée. Plus les aperçus sur l'intérieur des bureaux étaient fugitifs, plus les impressions sur mon esprit étaient fraîches et vives. Mon intention était d'essayer de suggérer l'isolement et la solitude d'un intérieur de bureau à un étage élevé, avec ce mobilier de bureau qui a pour moi une signification très précise.» La scène est vue depuis un point de vue fictif entièrement recomposé et qui donne à l'espace trapézoïdal sa vraisemblance en dépit d'une construction perspective aberrante. Recouvert d'une moquette verte, le sol remonte sur un plan oblique vers le mur du fond qui lui-même s'enfonce à l'extrémité gauche : l'espace instable, disloqué, semble basculer vers l'avant. Assis près de la fenêtre à son bureau, un homme aux cheveux blonds tient à deux mains une lettre sous une lampe en cuivre. Près de lui, une jeune ...

Edward Hopper à Paris

"La lumière est différente de tout ce que j'avais vu jusque-là. Les ombres étaient lumineuses, riches de reflets et, même sous les ponts, il règne une certaine luminosité." S'inquiéter de ce qu'il n'ait pas perçu l'importance d'une histoire qui n'était pas encore écrite, déploré qu'il se soit refusé à l'émulation moderniste, conduit à mésestimer la nature fondamentale de cette expérience parisienne. La luminosité des ombres : voilà la singulière énigme que Braque et Picasso l'auraient empêché de contempler. Au-delà de son intérêt esthétique, la remarque de Hopper trahit l'impression plus générale que lui font les contrastes de la vie parisienne, les oppositions qui y coexistent pacifiquement sans que quiconque se soucie de les noter. La douceur et la vivacité de la ville, les habitants à la fois insouciants et industrieux, bien élevés mais soupe-au-lait, obéissants et en même temps séditieux : autant de contrastes et paradoxe...

Lessive

Après la lessive que nous avions faite ensemble, nos cœurs se sont échauffés, à la nuit nous avons livré bataille sans pitié — rêves de feu, armes blanches. Moins tard peut-être qu'autrefois mais elle tombe toujours la première. Puis elle va vomir. Elle va étendre le linge et débarrasser la table, pour que ça soit fait. De mon côté je vais écrire mon poème. Ainsi, à tous deux, nous rétablissons l'ordre des choses, et son poids sur nos épaules. René Thibaud, Les cahiers de Grignan, 1981 Edward Hopper , aquarelle et crayon sur papier, 1927