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Le Récit


 

Le Récit est constitué d'un récit, intitulé par Chalamov « La première dent » et qui se révèle être un dialogue (ou un intense questionnement) sur la possibilité, sur la raison d'être, sur le contenu et sur l'art du récit. Il se place pour moi, au même niveau que Claude Simon.

La première dent

Le convoi de prisonniers était comme dans les rêves qui m'avaient hanté pendant mes années d'enfance. Des visages noircis et des lèvres bleues, brûlées par la soleil d'avril de l'Oural. Des gardes géants sautent sur les chariots en pleine course, les chariots s'envolent ; un garde borgne, le soldat de tête, a une cicatrice d'arme blanche en travers du visage ; le chef de l'escorte a des yeux bleus vifs. Dès la première demi-journée de transfert, nous connaissons son nom : Chtcherbakov. Les prisonniers – et nous étions près de deux cents — connaissaient déjà le nom du chef. Ce quasi-miracle me déroutait, je ne parvenais pas à l'expliquer. Les prisonniers prononçaient son nom d'un ton familier, comme si notre voyage avec Chtcherbakov durait depuis toujours. Et qu'il fût entré à jamais dans nos vies. C'était d'ailleurs le cas pour nombre d'entre nous. L'énorme silhouette souple de Chtcherbakov apparaissait ici ou là : il fallait filer vers l'avant pour atteindre la dernière télègue qu'il suivait des yeux avant de la rejoindre et de la dépasser sur son cheval. Oui, nous avions des télègues tout à fait classiques sur lesquelles les natifs de Sibérie transportaient leurs effets ; le convoi en était à son cinquième jour de voyage, une colonne de prisonniers, sans affaires ; aux arrêts et aux contrôles, cela faisait penser à des rangs désordonnés de conscrits dans une gare. Mais toutes les gares étaient restées bien loin des chemins qu'allaient désormais suivre nos vies, et ce pour un bon moment. C'était le matin, un matin vivifiant d'avril, à l'aube, la pénombre se dissipait dans une cour de monastère où, bâillant et toussant, notre convoi se mettait en rangs pour prendre la route.
Nous avions passé la nuit dans la cave du poste de milice de Solikamsk, dans un ancien monastère, après que l'escorte moscovite, attentive et peu causante, eut été relevée par une bande de jeunes gens bronzés et hurlants, placés sous les ordres de Chtcherbakov aux yeux bleus. La veille au soir, nous étions descendus dans la cave froide et glaciale ; autour de l'église, il y avait de la glace. La neige fondait à peine dans la journée et gelait de nouveau le soir, des tas de neige bleuâtre ou grise recouvraient la cour ; pour arriver au cœur de la neige, jusqu'à sa blancheur, il fallait casser une croûte de glace dure et coupante, creuser un trou ; c'était alors seulement qu'on en retirait une neige friable à gros grains qui fondait merveilleusement dans la bouche, et dont l'insipide brûlure rafraîchissait à peine nos bouches desséchées.
J'entrai dans la cave parmi les premiers, ce qui devait me permettre de me choisir une place aussi chaude que possible... Les grandes voûtes glaciales m'emplirent d'effroi et, en jeune homme inexpérimenté, je cherchai des yeux un semblant de poêle, au moins comme chez Figner ou Morozov. Je ne vis rien. Mais mon camarade de hasard, camarade pour un court instant dans la cave de la prison, le truand Goussiev, un homme de petite taille, me poussa contre le mur, contre la seule fenêtre protégée par des barreaux et à double vitrage. La fenêtre formait un demi-cercle en partant du sol de la cave, elle avait à peu près un mètre de hauteur, elle était profonde comme une meurtrière. Je voulus choisir une place plus chaude, mais le flot des gens se déversant sans cesse par la porte étroite m'empêcha de retourner en arrière. Toujours aussi calme, et sans m'adresse un mot, Goussiev frappa la vitre de la pointe de sa botte et cassa le premier, puis le second vitrage. Un air froid, aussi brûlant que de l'eau bouillante, s'engouffra par l'ouverture. Saisi par cette bouffée d'air, moi qui n'avais pas besoin de cela pour être glacé après la longue attente et les appels interminables, je me mis à trembler de froid. Je ne compris pas immédiatement toute la sagesse de Goussiev : nous fûmes les seuls des deux cents prisonniers à avoir de l'air frais cette nuit-là. La cave était remplie, bourrée de gens, au point qu'on ne pouvait ni s'asseoir ni s'allonger, seulement rester debout.
La vapeur blanche de la respiration, impure, suffocante, montait à mi-hauteur de la cave. Le plafond fut voilé, nous ne savions plus s'il était bas ou haut. Certains perdirent connaissance. Ceux qui suffoquaient s'efforçaient de se frayer un chemin vers la porte où il y avait une fente et un judas, pour respirer à travers ces ouvertures. Mais la sentinelle en faction de l'autre côté de la porte passait de temps à autre la baïonnette de son fusil par le judas, et ces tentatives cessèrent complètement. Bien évidemment, on ne fit venir ni médecin ni infirmier auprès de ceux qui s'étaient évanouis. Goussiev et moi fûmes les seuls à tenir le coup près de la vitre cassée par cet homme sage. Se mettre en rangs prit un temps infini... Nous sortîmes en dernier. Le brouillard s'était dissipé, on voyait de nouveau le plafond voûté ; le ciel de la prison et de l'église était tout près, à portée de la main. Et, sur les voûtes de la cave de la milice de Solikamsk, je vis une inscription faite avec du simple charbon, qui recouvrait de ses lettres énormes tout le plafond : «Camarades ! Ici, nous avons agonisé pendant trois jours pleins et nous ne sommes pas morts ! Tenez bon, camarades !»
Le convoi quitta Solikamsk, pressé par les cris de l'escorte, et descendit dans une vallée. Le ciel était d'un bleu très pur, comme les yeux du chef. Le soleil était brûlant, le vent rafraîchissait nos visages, devenus marron dès notre première nuit de voyage. Les arrêts du convoi pour la nuit étaient organisés d'avance et se déroulaient toujours selon un ordre précis. On louait deux isbas à des paysans pour les prisonniers, l'une plus propre, l'autre plus pauvre, quelque chose qui ressemblait à une grange — parfois, c'en était une. Il fallait, bien sûr, se retrouver dans l'isba "propre". Mais cela ne dépendait pas de nous — chaque soir, au crépuscule, on faisait défiler tout le monde devant le chef de l'escorte, et il indiquait d'un signe de la main à chaque prisonnier où il irait passer la nuit. A ce moment-là, je crus que Chtcherbakov était observateur : effectué selon une méthode inconnus, son choix tombait toujours juste ; tous les 58 se retrouvaient ensemble, les 35 aussi. Encore plus tard, un ou deux ans après, je compris qu'il n'y avait aucun miracle dans la sagesse de Chtcherbakov : n'importe qui est capable de s'y reconnaître d'après l'aspect extérieur. Dans notre convoi, les affaires et les valises auraient pu servir d'indices complémentaires. Mais on les transportait à part sur des "chariots", des télègues de paysans.
C'est pendant la première nuit que se produisit l'événement qui est le sujet de ce récit. Deux cents hommes se tenaient debout en attendant  l'arrivée du chef de l'escorte et, du côté gauche, on entendit des cris, un remue-ménage, un halètement humain, des rugissements, des jurons, enfin un cri très net : "Les dragons ! Les dragons !" On jeta un homme dans la neige devant les rangs des prisonniers. Son visage était en sang ; un bonnet caucasien enfoncé sur sa tête par une main étrangère était de travers et n'arrivait pas à dissimuler une plaie étroite qui saignait. l'homme — sans doute un Ukrainien — état vêtu d'une veste marron fabriquée maison. Je le connaissais. C'était Piotr Zaïats, membre d'une secte. On l'avait amené de Moscou dans le même wagon que moi. Il passait son temps à prier.
— Il ne veut pas rester debout pour l'appel, déclara le soldat d'escorte, tout essoufflé et échauffé par l'effort physique.
— Redressez-la, ordonna le chef de l'escorte.
Deux énormes soldats remirent Zaïats sur ses pieds en le tenant sous les bras. Mais, même ainsi, Zaïats les dépassait d'une tête, il était plus grand et plus lourd.
— Tu refuses de rester debout, hein ?
Chtcherbakov donna à Zaïats un coup de poing en plein figure et Zaïats cracha sur la neige.
soudain, une vague de chaleur m'envahit. Je compris que tout, toute ma vie allait se jouer maintenant. Que si je ne faisais pas quelque chose — je ne savais pas très bien quoi —, je serais venu pour rien avec ce convoi, j'aurais vécu pour rien mes vingt ans.
La honte de ma propre lâcheté qui me brûlait les joues me quitta : je les sentis devenir toutes froides, alors que mon corps se faisait tout léger.
Je sortis des rangs et déclarai d'une voix qui se brisait :
— Je vous défends de battre cet homme.
Chtcherbakov me contempla les yeux ronds :
— Rentre dans les rangs !
J'obéis. Chtcherbakov lança un ordre, le convoi se scinda en deux obéissant à un signe de Chtcherbakov et se fondit dans l'obscurité. Le doigt de Chtcherbakov me montra la mauvaise isba.
Nous nous installâmes pour dormir sur la paille de l'année précédente qui sentait le pourri. La paille était disposée à même le sol nu et lisse. On se coucha les uns contre les autres pour avoir plus chaud, et seuls les truands, qui s'étaient installés près de la lanterne accrochée à une poutre, jouaient à leurs éternels boura ou stoss. Mais les truands finirent aussi par se coucher. Je m'endormis en pensant à ce que j'avais fait. Je n'avais pas de camarade plus âgé, pas d'exemple. J'étais seul dans ce convoi. Je n'avais ni amis ni camarades. Mon sommeil fut interrompu. La lumière de la lanterne était dirigée vers mon visage et un de mes voisins truands, réveillé, répétait avec assurance et obséquiosité : "C'est lui ! C'est lui !"
C'était un soldat d'escorte.
— Dehors !
— Je m'habille tout de suite.
— Sors comme tu es.
Je sortis. Un tremblement nerveux s'était emparé de moi, je ne comprenais pas ce qui m'attendait.
Je passai le seuil encadré par deux soldats.
— Enlève tes sous-vêtements.
J'obéis.
— Mets-toi debout dans la neige.
Je m'exécutai. En jetant un coup d’œil du côté du perron, je vis deux fusils braqués sur moi. Combien de temps dura cette nuit, ma première nuit dans l'Oural, je ne m'en souviens plus.
J'entendis un ordre :
— Rhabille-toi.
Je commençai à remettre mes sous-vêtements. Un coup sur l'oreille me fit tomber dans la neige. Un coup de talon lourd me frappa sur les dents ; ma bouche s'emplit de sang tiède et se mit à enfler rapidement.
— A la baraque !
J'entrai dans la baraque et me traînait vers ma place qui était déjà occupée par un autre corps.
Tous dormaient ou faisaient semblant de dormir... Le goût salé du sang ne passait pas ; j'avais quelque chose d'étranger, d'inutile dans la bouche et je l'arrachai avec effort. C'était une dent cassée. Je la jetai là, sur la paille pourrie, sur le sol nu en terre battue.
J'étreignis à deux bras les corps sales et puants de mes camarades et je m'endormis. Je m'endormis. Je n'avais même pas attrapé un rhume.
Au matin, le convoi se mit en route et les yeux bleus impassibles de Chtcherbakov promenèrent leur regard habituel sur les rangs des prisonniers. Piotr Zaïats était dans les rangs, on ne le battait pas, d'ailleurs il ne criait rien à propos de dragons. Les truands me regardaient avec animosité et méfiance : dans les camps, chacun apprend à ne répondre que de lui-même.
Après deux jours de route, nous arrivâmes à la Direction, une maisonnette neuve en rondins située au bord de la rivière.
Le commandant Nésterov, un chef aux poings velus, vint à la rencontre du convoi. Beaucoup de truands qui marchaient à côté de moi connaissaient ce Nésterov et en disaient beaucoup de bien : « On amène des fuyards. Nésterov sort et leur dit : "Hé, hé, les gars, vous voilà ! Bon, choisissez : une raclée ou l'isolateur ?" Seulement l'isolateur a un sol en métal, personne ne tient le coup plus de trois mois, et puis il y a l'enquête et une peine supplémentaire. "Une raclée, Ivan Vassiliévitch !" Alors il prend son élan et il vous flanque par terre. Encore un coup, et de nouveau par terre. Il sait s'y prendre. "Retourne à la baraque !" C'est fini. L'enquête est bouclée. C'est un bon chef.»
Nésterov passa dans les rangs et dévisageant chacun attentivement :
— Pas de plaintes contre l'escorte ?
— Non, non ! répondit un choeur de voix confuses.
— Et toi ? Un doigt velu se posa sur ma poitrine. Pourquoi on ne t'entend pas ? Tu es enroué, on dirait ?
— Il a mal aux dents, dirent mes voisins.
— Non, non, dis-je en forçant ma bouche fendue à articuler les mots aussi fermement que possible, pas de plaintes contre l'escorte.

 — Le récit n'est pas mauvais, dis-je à Sazonov. Plutôt bien écrit. Seulement, on ne va jamais le publier. D'ailleurs, la fin est faiblarde.
— J'ai une autre fin, dit Sazonov :
Un an plus tard, j'étais un grand chef au camp ; c'est qu'il y avait eu une refonte et Chtcherbakov avait la place de délégué adjoint dans la section où je travaillais. Beaucoup de choses dépendaient de moi et Chtcherbakov craignait que je ne lui ai gardé rancune pour cette histoire de dent. Lui-même n'avait pas oublié l'incident. Il avait une nombreuse famille, son poste était avantageux, bien en vue, et lui, en homme simple et droit, il vint me trouver pour me demander si je n'allais pas faire d'objections à sa nomination. Il vint faire la paix avec une bouteille, à la russe, mais je ne voulus pas trinquer avec lui ; je me contentai de lui affirmer que je ne lui voulais aucun mal.
Chtcherbakov se réjouit, se confondit en excuses, resta longtemps devant ma porte — le talon de sa chaussure s'accrocha plusieurs fois à mon paillasson — sans se décider à mettre fin à l'entretien.
"C'est la route, tu comprends, le convoi. Et puis il y avait des fuyards avec nous."

— Cette fin-là ne va pas non plus, dis-je à Sazonov.
— Alors j'en ai une autre :
Avant d'être affecté au travail où nous devions à nouveau nous rencontrer, Chtcherbakov et moi, je croisai dans la rue de la zone d'habitation du camp l'aide-soignant Piotr Zaïats. Le jeune géant aux cheveux et aux sourcils noirs avait disparu. Il y avait à sa place un vieillard chenu qui boitait et crachait le sang. Il ne me reconnut même pas et, quand je lui pris la main et l'appelai par son nom, il s'arracha à moi et poursuivit son chemin. On voyait à ses yeux qu'il pensait à quelque chose qui ne concernait que lui, qui m'était inaccessible et où mon apparition était inutile ou offensante pour celui qui conversait avec des personnages moins terrestres.
— Cette variante ne va pas non plus, dis-je.
— Alors je laisserai la première.
Et même s'il est impossible de le publier, écrire, ça soulage. Une fois que c'est écrit, on peut oublier.
1964 

Extrait de Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov

Heward Hopper, Freight Car at Truro 1931

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