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Dernier mot, Élisée Reclus


Ces lignes sont reprises de "Dernier mot", au tome 19 (L’Amérique du Sud : l'Amazonie et la Plata) de la Nouvelle géographie universelle, de 1894.

Cette période de vingt années, longue relativement à la vie d'un homme, n'est qu'un rien pour la Terre, mais qu'elle a été bien remplie ! Que de découvertes et d'explorations se sont succédé, ajoutant à nos connaissances premières et nous forçant à modifier notre exposition du monde ! Le mystère des pôles est encore inconnu, mais Nansen a su accomplir son merveilleux voyage de rive à rive à travers le glacier continu du Groenland. Dans l'intérieur de l'Asie, le "Sanctuaire Éternel" ou réside le divin Dalaï-Lama reste depuis la visite de Huc inabordable aux profanes européens, mais le cercle des itinéraires se resserre chaque année autour du lieu sacré. Dans le "Continent noir", le problème du Nil, ceux du Zambèze, du Congo, du Niger sont résolus. Partout le réseau des voyages couvre la planète comme un filet aux mailles rétrécies. On a même commencé à explorer avec méthode le monde souterrain, des cavernes, des catavothres de la Grèce, aux avens et aux puits de Vaucluse et des Causses. La carte des profondeurs marines, avec leur température, leurs organismes vivants, leurs dépôts géologiques, se poursuit et se complète comme celle des continents. Par des connaissances nouvelles l'homme se transforme, pour ainsi dire, renaissant chaque jour.
En même temps, les rapprochement entre les terres lointaines se fait plus étroit. L'Atlantique, si large avant les Vikings de Norvège et les marins génois, est devenu dans le langage des matelots un simple "fossé" que l'on traverse en cent heures. Chaque année, se raccourcit la durée du tour du Monde, devenu maintenant pour quelques blasés une fantaisie banale. Tellement rapetissée est la planète entre les mains de l'homme qu'elle se donne partout un même outillage d'industrie, que par le réseau continu des services postaux et des télégraphes elle s'est enrichie d'un système nerveux pour l'échange des pensées, qu'elle cherche un méridien commun, une heure commune, et que de toutes parts surgissent les inventeurs d'un langage universel. Malgré les rancunes de la guerre, malgré l'hérédité des haines, l'humanité se fait une. Que nos origines aient été multiples ou non, cette unité grandit, elle devient une réalité vivante.
Devant ce monde qui se modifie tous les jours et dont je ne puis suivre les changements que de loin, j'ai cependant tâché de voir clairement les terres décrites comme si je les avais réellement sous les yeux et d'étudier les hommes comme si je me trouvais dans leur société. J'ai voulu vivre mes récits, en montrant pour chaque pays les traits qui le caractérisent, en signalant pour chaque groupe de l'humanité le génie qui lui est propre. Partout, dirais-je, je me suis trouvé chez moi, dans mon pays, chez des hommes mes frères. Je ne crois point m'être laissé entraîner par un sentiment qui ne fût pas celui de la sympathie et du respect pour tous les habitants de la grande patrie. Sur cette boule qui tourne si vite dans l'espace, grain de sable au milieu de l'immensité, vaudrait-il la peine de s'entre-haïr ?
Mais, en me plaçant à ce point de vue de la solidarité humaine, il me semble que mon œuvre n'est pas achevée. Avant d'étudier par le détail la surface planétaire et les peuples qui l'habitent, j'avais essayé dans un ouvrage, La Terre, d'étudier la vie propre du globe tel qu'il se présente isolément, préparé pour recevoir l'humanité qui anime ce grand corps. C'était une sorte de préface à la série de volumes que je termine aujourd'hui. Mais ne faut-il pas conclure ? 
L'Homme a ses lois comme la Terre.
Vue de haut et de loin, la diversité des traits qui s'entremêlent à la surface du globe — crêtes et vallées, serpentines des eaux, lignes des rivages, sommets et profondeurs, roches superposées — présente une image qui n'est pas le chaos, mais au contraire, pour celui qui comprend, un ensemble merveilleux de rythme et de beauté. L'homme qui contemple et scrute cet univers assiste à l’œuvre immense de la création incessante qui commence toujours et ne finit jamais, et, participant lui-même par l'ampleur de la compréhension à l'éternité des choses, il peut arriver, comme Newton, comme Darwin, à les résumer d'un mot.
Et si la Terre paraît logique et simple dans l'infinie complexité de ses formes, l'humanité qui l'habite ne serait-elle, comme on le dit souvent, qu'une masse aveugle et chaotique, s'agitant au hasard, sans but, sans idéal réalisable, sans la conscience de son destin ? Les migrations en sens divers, les peuplements et les exodes, la croissance et la décroissance des nations, les civilisations et les décadences, la formation et le déplacement des centres vitaux ne sont-ils, comme il semble au premier abord, que des faits et encore des faits juxtaposés dans le temps, sans qu'un rythme en règle les oscillations infinies et leur donne un sens général exprimable par une loi : c'est la ce qu'il importe de savoir. Le développement de l'homme est-il en harmonie parfaite avec les lois de la Terre ? Comment change-il sous les mille influences du milieu changeant ? Les vibrations sont-elles simultanées et de siècle en siècle modifient-elles incessamment leurs accords ?
Peut-être le peu que nous savons déjà nous permettra de voir plus avant dans les ténèbres de l'avenir et d'assister aux événements qui ne sont pas encore. Peut-être arriverons-nous à contempler par la pensée le spectacle de l'histoire humaine, jusque par-delà les temps mauvais de la lutte et de l'ignorance, et y retrouverons-nous le tableau de grandeur et de beauté que nous présente déjà la Terre.
C'est ce que je voudrais étudier dans la mesure de mes forces. Du million de faits que j'ai dû énumérer de chapitre en chapitre, je voudrais extraire une idée générale et justifier ainsi en un court volume, écrit à loisir, la longue série de livres sans conclusion apparente que je viens de terminer. 

Élisée Reclus, 1894 

Pierre Boncompain, Le cantique des cantiques. 

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