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L'âme


   L'âme adore nager.
   Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes, c'est ce que j'établirai plus tard.)
   On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
   Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.
   L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle a lui, et si ce fil se rompait (il est parfois très ténu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil) ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
   Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme à l'âme s'écoulent des volumes et des volumes d'une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz — jouissance sans fin.
   C'est pourquoi le paresseux est indécrottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus égoïste que la paresse ?
   Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
   Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
   Tandis qu'ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l'eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants.

Henri Michaux. L'Espace du dedans, Gallimard
Willem de Kooning, Elegy, vers 1939

Commentaires

  1. Je me souviens de ces mots lus au cours de l'atelier Dire et danser :"l’âme adore nager".
    J'avais oublié la chute de ce passage et même l'auteur . Merci .
    Le tableau choisi pour illustrer ce beau texte est superbe .

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  2. Je crois que ces mots sont en effet inoubliables, surtout lorsqu'on les a bien eus en bouche, et qu'ils entraînent si voluptueusement les autres à leur suite quand on apprend à les dire et les danser... mais la chute n'en est que plus dure... pas étonnant qu'on puisse l'oublier !

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