Deux mains nerveuses lui enfilent la cagoule sur la tête, de travers, en sorte qu'elle lui cache l’œil et la joue gauche et le gratte dans le cou. Remontée trop haut sur la bouche, elle fait un bâillon de laine humide et lui coupe le souffle.
Ensuite on lui passe les menottes. Le geste est si maladroit que le médium et l'auriculaire se retrouvent pris ensemble. Il faut recommencer : on lui tord le poignet, on lui secoue le bras jusqu'au coude.
Vient le tour des brodequins, sauvagement lacés, compressifs, ils préviendront tout relâchement et, à coup sûr, la fuite.
En dernier, vient la camisole de force. Celle-là, elle a beau être molletonnée, elle pèse comme une chape de plomb sur ses frêles épaules.
Tant de violence pour si peu de résistance.
Le voici entravé. La phase suivante, le lavage de cerveau commence.
Ne pas parler, ne pas toucher, ne pas prendre, ne pas courir, ne pas tousser, ne pas freiner, ne pas cogner, ne pas rêver, ne pas pleurer, ne pas oublier, ne pas regarder en l'air, ne pas traverser. Faire attention à tout.
Dans l'escalier se bousculent les courants d'air du rhume. À l’entresol, un monsieur louche offre des bonbons. Entre la cour et la rue sortent précipitamment les solex. À gauche, le long du mur, il y a la mort aux rats d'un joli jaune soufre. À droite les réverbères et les dames pipi pour chiens nonagénaires. Et partout, hydres de Lerne, les voitures, les voitures, les voitures.
Bardé de lainages et de peurs, le petit garçon part tout pantois pour l'école.
Sous le regard anxieux de sa mère, il descend l'escalier à pas précautionneux. Et surtout, ne rentre pas trop tard !
Il suit le trottoir et tourne le coin de la rue. Là, plus d'yeux pour le suivre.
Ses petites épaules écrasées par le poids du vêtement se redressent. D'un geste expert du bras il fait sauter le passe-montagne, lâchant à tous vents les épis blonds de ses cheveux.
Il arrache ses gants et les fourre dans sa poche.
Déboutonne le manteau molletonné. Demande à un passant de lui nouer ses lacets moins serrés.
Et ainsi délesté, il part en courant pour l'école, sautant à pieds joints dans les flaques d'eau où se reflète un ciel qu'il aime entre tous : celui des giboulées de mars.
Édith de la Héronnière, Guerres, Arfuyen, Orbey, 2003
Alberto Giacometti, Biennale de Venise, 1962

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