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Articles

Que regardent nos émotions ?

« Dans la mémoire de soi, la vérité des choses est partielle : on ne se rappelle presque rien des milliards de milliards d'informations qui chaque jour nous pénètrent. Puis, on fait une représentation avec ces presque riens qui donnent une forme imagée à ce que nous ressentons. C'est à ce théâtre intime que nous répondons en applaudissant, en pleurant ou en nous indignant, alors que nous ignorons les traces non conscientes et les souvenirs empêchés de nos refoulements. » Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t'appelle, Odile Jacob, 2012 Mark Rothko

Ambivalence de l'Utopie

     Quand on se soumet à une représentation, au point de la couper de toute perception réelle, on réalise une abstraction utopique. Quand on rêve d'habiter un non-lieu, une cité idéale où les âmes seraient parfaites, on éprouve un sentiment d'euphorie et de toute-puissance béate. Cette idéalisation est différente du refuge dans la rêverie où l'on souffre moins quand on fuit un réel insupportable. Je me réfugiais dans la rêverie quand, enfant, je fuyais la société persécutrice pour m'isoler dans un souterrain lumineux, affectueusement protégé par mes amis animaux.      Au contraire, un utopiste imagine : "Ce serait merveilleux de vivre ensemble dans une cité pure et juste d'où le mal serait éradiqué. Nos relations seraient angéliques. Nous serions transparents puisque, tous pareils, sans différences, sans étrangers, nous n'aurions rien à cacher, nous penserions comme une seule âme." En Utopie, toute manifestation intime est un acte de désolidar...

Devant moi

Ici-maintenant, devant cet arbre et sous ce rayon de lumière, en ce lieu et cette heure-ci : en me plongeant dans le miroitement et le bruissement de ces feuilles innombrables, comme en suivant toujours plus attentivement, de chacune, la moindre dentelure ou veinure esquissée — et même comment viendrait-on à bout de cette plénitude si généreusement étalée ? Elle se déploie dans limites, dans l’espace comme dans le temps, et l’on peut aussi s’enfoncer sans fin dans son moindre détail : la connaissance que j’en prends sur-le-champ ne s’annonce-t-elle pas inépuisable dans son afflux d’impressions ? En même temps qu’elle apparaît la plus « vraie » : puisque je n’ai encore rien écarté de son objet et ne me suis pas ingéré en lui par le travail de mon esprit ; que je n’ai pas commencé de le construire. Ma pensée ne s’est pas encore mise en branle pour l’investir et le dépecer : ne l’a pas encore conçu comme un système de rapports, ne l’a pas ...

Un monde d'enfant

C'était donc au petit matin, cette nuit-là. J'habitais chez les Farges, j'avais six ans et j'étais dans mon lit lorsque j'ai été réveillé par des bruits dans la maison. Il y avait beaucoup de monde dans le couloir. J'étais frappé par cette présence de soldats et d'officiers – et surtout de policiers français en civil, avec leurs lunettes noires, leurs chapeaux et leurs revolvers – je trouvais absurde qu'ils aient des lunettes noires la nuit, ça m'intriguait. J'ai alors pensé que les adultes n'étaient pas des gens très sérieux – je n'ai d'ailleurs pas changé d'avis depuis ! – et dans le couloir il y avait aussi des soldats allemands en armes, qui semblaient gênés puisqu'ils regardaient le plafond. Ils regardaient en l'air, peut-être – j'espère – parce qu'ils avaient honte d'arrêter un enfant de six ans et demi. J'espère que c'est ça, mais je n'en suis pas sûr ! Je me rappelle bien la scène, je la ...

Office at Night

« Le tableau me fut probablement d'abord suggéré par de nombreux voyages dans le métro aérien à New York à la nuit tombée. Plus les aperçus sur l'intérieur des bureaux étaient fugitifs, plus les impressions sur mon esprit étaient fraîches et vives. Mon intention était d'essayer de suggérer l'isolement et la solitude d'un intérieur de bureau à un étage élevé, avec ce mobilier de bureau qui a pour moi une signification très précise.» La scène est vue depuis un point de vue fictif entièrement recomposé et qui donne à l'espace trapézoïdal sa vraisemblance en dépit d'une construction perspective aberrante. Recouvert d'une moquette verte, le sol remonte sur un plan oblique vers le mur du fond qui lui-même s'enfonce à l'extrémité gauche : l'espace instable, disloqué, semble basculer vers l'avant. Assis près de la fenêtre à son bureau, un homme aux cheveux blonds tient à deux mains une lettre sous une lampe en cuivre. Près de lui, une jeune ...

Edward Hopper à Paris

"La lumière est différente de tout ce que j'avais vu jusque-là. Les ombres étaient lumineuses, riches de reflets et, même sous les ponts, il règne une certaine luminosité." S'inquiéter de ce qu'il n'ait pas perçu l'importance d'une histoire qui n'était pas encore écrite, déploré qu'il se soit refusé à l'émulation moderniste, conduit à mésestimer la nature fondamentale de cette expérience parisienne. La luminosité des ombres : voilà la singulière énigme que Braque et Picasso l'auraient empêché de contempler. Au-delà de son intérêt esthétique, la remarque de Hopper trahit l'impression plus générale que lui font les contrastes de la vie parisienne, les oppositions qui y coexistent pacifiquement sans que quiconque se soucie de les noter. La douceur et la vivacité de la ville, les habitants à la fois insouciants et industrieux, bien élevés mais soupe-au-lait, obéissants et en même temps séditieux : autant de contrastes et paradoxe...

Entre, devenu actif

Georges Braque : "Ce qui est entre la pomme et l'assiette se peint aussi". François Jullien :  " Dia , en grec, dit à la fois l'écart et le cheminement. Un dia -logue est d'autant plus fécond, savaient déjà les Grecs, qu'il y a d'écart en jeu (tel le si puissant dialogue entre Socrate et Calliclès) ; sinon on dit plus ou moins la même chose, le dialogue tourne au monologue à deux, et l'esprit n'y progressera pas. Mais dia dit également le chemin traversant un espace, celui-ci même pouvant offrir une résistance. Un dia-logue n'est pas immédiat, mais prend du temps : c'est progressivement, patiemment, que les positions respectives – écartées et distantes comme elles sont – se découvrent l'une à l'autre, se réfléchissent l'une par l'autre, et élaborent lentement les conditions de possibilité d'une rencontre effective. Il y faut du déroulement. Face à quoi logos dit le commun de l'intelligible, celui-ci étant pa...