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1919

Elles allaient d'un village à l'autre, et dans chacun (ou du moins ce qu'il en restait) d'une maison à l'autre, parfois une ferme en plein champ qu'on leur indiquait, qu'elles gagnaient en se tordant les pieds dans les mauvais chemins, leurs chaussures de ville souillées d'une boue jaune que l'une des deux sœurs parfois essuyait maladroitement à l'aide d'une touffe d'herbe, tenant de l'autre main son gant noir, penchée comme une servante, parlant d'une voix grondeuse à la veuve qui posait avec impatience son pied sur une pierre ou une borne, la laissant faire tandis qu'elle continuait à scruter avidement des yeux le paysage, les prés détrempés, les champs que depuis cinq ans aucune charrue n'avait retournés, les bois où subsistait ici et là une tache de vert, parfois un arbre seul, parfois seulement une branche sur laquelle avaient repoussé quelques rameaux crevant l'écorce déchiquetée.

Cette phrase, c'est comme si j'avais un Soulages chez moi.
Pour sa beauté.

Un noir absolu que crève la lumière. Est-ce pour cela que Soulages m'est venu dans cette demi-nuit... m'a fait refermer le livre sur cette première phrase pour m'abandonner aux questions de la nuit ?
Est-ce aussi parce que Claude Simon et lui étaient amis... Est-ce aussi parce que leurs œuvres me sont offertes, les livres de Claude Simon que j'ai près de moi toujours ou en mémoire, les tableaux et les papiers de Soulages donnés à voir, dont il a lui-même doté des musées...
1919, cette date qui ponctue cinq années de guerre est celle aussi de la naissance de Pierre Soulages à Rodez, région qu'ils ont aussi en commun.
1919, Claude Simon est un petit enfant, à cinq années de la "grande guerre" qui emporta son père. La phrase est devant mes yeux avec ses gros plans, le film se déroule et sa musique pulse en moi, noir et blanc, clair-obscur, un Rembrandt, un Soulages, tableau de pluie, femmes — la veuve et la sœur — qui cherchent dans l'immensité désolation de mort, qui vivent déjà, par-delà le noir.

La première phrase du roman de Claude Simon, L'acacia.

Pierre Soulages, Encre sur papier, 1964.

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