Accéder au contenu principal

L'amour vagabond

 « Dans un passage du Cahier brun, Wittgenstein, pour illustrer sa thèse générale – qui affirme avec raison l'impossibilité de concevoir un contenu exprimé différant en quoi que ce soit du langage qui l'"exprime" et est ainsi tout à la fois expression exprimante et expression exprimée –, imagine l'exemple suivant : une esquisse de visage, plus embryonnaire encore que celle de Tintin. Cinq traits de crayon suffisent à la composer : un cercle entourant le tout, deux petits traits horizontaux pour figurer les yeux, un autre pour la bouche, enfin un trait vertical pour le nez. Naturellement toutes les variations sont possibles selon qu'on imagine une incurvation plus ou moins concave ou convexe des traits horizontaux qui figurent les yeux et la bouche, déterminant alors des visages d'allure très différente, triste, sérieuxe, souriante, etc. Commence à se préciser ainsi, ou sembler se préciser, à partir de l'ébauche primitive, une quantité d'expressions particulières possibles, ici réduites à l'état d'esquisse ou de caricature, que chacun jurerait, en fonction de son imagination propre, avoir déjà vues. L'un y verra l'esquisse d'un certain M. X, l'autre l'esquisse d'une certaine Mme Y, sans pouvoir cependant trouver, ou plutôt "retrouver" une identité précise et satisfaisante derrière la personne ainsi suggérée. On avoue ne pas pouvoir dire quelle est cette personne, mais on proteste l'avoir vue parfois, sinon souvent. Ce pouvoir évocateur qui n'évoque rien de précis rapelle assez la "précision évasive" dont parle Jankélévitch à propos de Fauré et qui engendre, comme chacun sait, une petite torture mentale. En cela elle se différencie tout à fait de la caricature, laquelle tombe généralement juste alors que l'ébauche non caricaturale de Wittgenstein tombe toujours à côté, ou plutôt ailleurs. Car la caricature, si elle recourt comme l'ébauche à une réduction minimaliste des coups de crayon, a en vue la suggestion d'une physionomie bien réelle et reconnaissable dont elle se propose d'exprimer une sorte d'essence précisément par le recours à deux ou trois traits caractéristiques : ce qui n'est évidemment pas le cas du bonhomme de Wittgenstein. En outre la caricature ne commence pas par l'ébauche, mais y aboutit. En sorte qu'ébauche et caricature empruntent des itinéraires exactement opposés : la première suggère une infinité de visages dont aucun n'existe, la seconde un visage qui existe bien, mais seulement à un exemplaire.
Je reviens à cet énigmatique bonhomme et laisse Wittgenstein s'en expliquer lui-même :

Il nous semble que l'expression du visage représente quelque chose qui pourrait être détaché du dessin, comme s'il nous était possible de dire: "Ce visage a une expression particulière, en fait, c'est celle-ci" (en désignant alors quelque chose). Mais si je devais montrer quelque chose qui rende l'expression de ce visage, ce ne pourrait être que le croquis que je regarde.
[...]
"Ce visage a une expression particulière", je suis enclin à le dire quand je me laisse pénétrer entièrement par cette impression. Ce qui se passe alors, c'est une sorte d'assimilation ou de saisissement de la chose ; et notre façon de dire : "je saisis l'expression de ce visage" paraît indiquer que nous saisissons quelque chose qui se trouve dans le visage et qui n'est pas le visage. Nous avons l'impression de chercher quelque chose, mais non pas comme si nous voulions découvrir un modèle d'expression extérieur au visage qui se trouve devant nous, mais comme si nous voulions sonder l'intérieur de l'objet. Lorsque je laisse s'imprimer en moi cette impression d'un visage, il me semble qu'il en existe un double qui en serait le prototype, et qu'en regardant l'expression du visage, je découvrirais le prototype auquel elle correspond.
[...]
Il est à remarquer que le même phénomène se produit lorsqu'il s'agit de la vision directe d'un objet réel, en particulier d'un objet vivant, tel précisément le visage. Car un visage réel, perçu en chair et en os, est tout aussi mobile et insaisissable que le visage qu'on tente d'imaginer à partir d'une esquisse. C'est pourquoi d'ailleurs il n'existe pas d'objet d'amour : pas de visage ou de corps dont on puisse s'éprendre, mais une infinité de visages et de corps qui voltigent autour de la personne aimée, comme voltige et se dérobe l'image d'un visage autour de l'esquisse proposée par Wittgenstein. C'est pourquoi le désir amoureux, qui est le désir de posséder un visage et un corps, est par définition insasiable, c'est-à-dire interdit de satisfaction. L'amour est vulgivagus comme le dit Lucrèce dans le De rerum natura (et comme le disait déjà Platon dans le Banquet) : il "erre partout", sans jamais rien trouver. La seule différence, ici, entre le monde réel et le monde imaginaire est qu'on a affaire, dans le premier, à une succession d'images qui disparaissent aussitôt vues, alors qu'on est confronté, dans le second, à une succession d'images – ou d'impressions d'images – dont aucune ne s'est laissé voir. »

Clément Rosset, L'invisible, Editions de Minuit, 2012
Henri Manguin, Allée du parc, 1905, Pinakothek der Moderne Munich Germany

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Pour René Schlosser

Le souffle du pinceau sur la montagne Le souffle de la montagne sur le pinceau Soleil d'encre écrasé Soleil d'encre écrasée   René Thibaud

Les ancolies

décidément il fait très chaud il faudra faire arroser à la fraîche, ce soir, puis mettre de la cendre au pied des salades pour empêcher les limaces décidément il faut se hâter vous vous levez, vous regagnez la sente pentue, vous allez grimper les huit terrasses de nouveau, la joie quand vos yeux tombent sur les corolles précieuses des ancolies bleu foncé c’est si simple qu’on pourrait croire que les hommes sont un songe un cauchemar que le lever du jour dissipe Il y a le bercement bleu, il y a la marée bleue montante des ancolies l’urbanité bleue, la petite clause bleue des ancolies ça serait tout à fait déplacé de désespérer et puis c’est un péché et puis vous n’êtes quand même pas le plus à plaindre là vous, retranché dans cet Eden miniature, quand d’autres s’étripent vous, à compter les pétales les étamines, à recenser les graines puis dans l’odeur boisée de votre bureau, à dessiner patiemment à l’abri de la canicule des heures durant le fléchissement...

Sur l'eau

Quiconque n’a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui vont d’une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable, terrifiante et superbe des flots. Notre petit canot nous suivait de loin derrière nous, au bout d’une amarre de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d’une vague, nageant comme un gros oiseau blanc.

Chemins cherchés Chemins perdus Transgressions

 Elle s'est mise à tout jeter par la fenêtre, bagues, bracelets, un collier, quelques objets précieux, et, arrachés du porte-billets, des milliers de francs à la volée, et les coussins. Des robes tombent sur le trottoir. Nue, elle en jette encore. Horreur de la possession. Insupportable, indigne possession. En une minute d'illumination, le voile est déchiré. Elle voit la bassesse de posséder, de garder, d'accumuler. Les vêtements sur elle, ça lui fut insupportable tout à coup et les objets réunis, assemblés autour d'elle, elle devait tout de suite s'en arracher. Ignoble d'avoir désiré s'approprier, garder pour soi. A la suite de cet acte si personnel, cependant public (aperçu de la rue) sa liberté lui fut retirée. Elle parla d'abord beaucoup, vite, incessamment, puis presque plus. En même temps que d'autres internées poussée à dessiner, à peindre, un jour des crayons de couleur furent mis dans sa main et une blanche feuille de papier posée devant ell...

Le chasseur de la Kamo

Autour de lui tout est en mouvement, le message d'Héraclite a semble-t-il réussi, une seule et unique fois et malgré d'effroyables obstacles, à traverser l'univers et, à la faveur de quelque profond courant, arriver jusqu'ici, puisque l'eau bouge, coule, ruisselle, afflue, se déverse, la brise joyeuse s'ébranle, les montagnes oscillent sous la chaleur, la chaleur elle-même se meut, frémit, vibre dans le paysage, tout, ici, bouge, comme les îlots de hautes herbes touffues, qui tremblent, une à une, au creux de la rivière, comme chaque vaguelette, qui plonge, en se brisant au-dessus des eaux peu profondes, comme chaque élément, fugace, insaisissable, de cette vaguelette impétueuse, et chaque éclat de lumière à la surface de cette élément fugace, une surface insaisissable, émergeant pour disparaître aussitôt avec ses gouttelettes de lumière qui étincellent avant de se désagréger, et les nuages, qui défilent en tourbillonnant, et tout là-haut le ciel, bleu, agité, f...

Attachements (2)

  Les premiers mots du livre : On a longtemps défini les humains par les liens les unissant les uns aux autres : nous sommes les seuls à communiquer par le langage, nous seuls avons des conventions sociales et des lois pour organiser nos interactions. Or les humains se distinguent aussi par les relations très singulières qu'ils établissent au-delà d'eux-mêmes, avec les animaux, l'environnement, le cosmos. Aucune espèce n'entretient de liens si denses avec tant d'autres êtres vivants et aucune n'a un tel impact sur leur destin. Sur tous les continents, chasseurs-cueilleurs, horticulteurs ou pasteurs nomades interagissent de mille manières avec une multitude de plantes et d'animaux pour se nourrir, se vêtir, se chauffer et s'abriter. Partout, les groupes humains s'attachent effectivement à des animaux qu'ils apprivoisent, qu'ils intègrent dans leur espace quotidien et avec lesquels ils partagent habitat, socialité et émotions. Ainsi, aucune soc...

Psaume des Héros

Nous irons dans les plaines d’Asie porter à dos d’homme des cuves d’excréments, fumer d’improbables rizières que nous déserterons. Nous laisserons aux champs déserts la vacuité de leurs monticules. Pioches, houes, râteaux, plantoirs, paniers, sandales et bonne volonté, nous les laisserons à d’autres qui prendront le soin de suivre les sillons de leurs yeux morts. La pataugeoire, la pétaudière, ce que d’aucuns appellent leur devoir, nous le leur laisserons. Nous descendrons un jour la butte et récupérerons leur faisceau d’os blanchis. Franck Philibert gravure de Paul Klee, 1904 “Two Men Meet, Each Presuming the Other to Be of Higher Rank"

Les ânes choisiraient la paille

    Les ânes choisiraient la paille plutôt que l'or   Héraclite CIII 123 (9 DK) Valeur et non-valeur sont deux qualités contraires que l'on trouve à la fois sur la paille et sur l'or. Mais comme contraires immanents, il y aurait contradiction. Comme contraires relatifs, la contradiction est levée : la paille a de la valeur pour l'âne, est sans valeur pour l'homme, l'or a de la valeur pour l'homme, est sans valeur pour l'âne. La valeur de la paille est naturelle, car l'âne se nourrit de paille, la valeur de l'or est conventionnelle. Chacun, homme et âne, vit dans son monde, monde qui, dans un cas s'inscrit au sein de la nature, non dans l'autre.  Héraclite aurait pu confronter deux mondes naturels, écrivant par exemple : « Les ânes choiraient la paille plutôt que les vers de terre. » Cela suffirait pour expliquer ce que sont les contraires relatifs. En disant : « Les ânes préfèreraient la paille à l'or », il laisse entendre que l'o...

Capturer

  Rien ne nous appartient. Et cette communion de galets, d'écume et de lumière, réajuste l'humeur. Quand la ville, parfois, n'offre qu'étrange vide, la mer, défroissée, sans révolte, unie, peut submerger d'ivresse, devenir confidente, douceur perçante, complice. Rien ne nous appartient. capturer un instant cet absolu de vie. Photo et texte de Milou Margot

Dans l'atelier

  C’est dans cet atelier que je veux vivre maintenant. J’y ai mis toutes mes affaires, j’ai essayé tous les coins. J’ai regardé dans tous les sens si je pourrai trouver l’espace d’entrer et de sortir. Si je pourrai transporter assez de moi-même et le disposer comme bon me semble, le partager en morceaux, le rassembler, le mettre en tas. Je veux me cacher dessous, me creuser des failles pour traverser de part en part de l’ombre à la lumière. Il n’y aura pas une petite bête que je ne pourrai aller voir et sympathiser avec, me la mettre entre les jambes, la chevaucher si je veux ou me rouler sur le dos et nous oublier aussi longtemps que le jeu voudra aller. Tiens ! Je pourrais inviter qui je veux à entrer et sortir et s’essayer à toutes les places pour voir comment ça fait d’être moi et moi d’être elle ou lui. Et même les rats, et même les oiseaux morts ou les pétales froufrous tout frais des étoffes des fleurs caressant la peau, sentant bon l’eau des jardins. Pour Adèle, 6...