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Libido videndi

Dans son chapitre Libido videndi, Ivan Illich en vient à présenter le travail de François Boespflug :
« La conception antique du regard se révéla insuffisante pour relever un défi intellectuel de la fin de l'Antiquité byzantine, un événement contemporain des Mérovingiens en Occident. Le problème était celui de la différence entre l'emphasis et un artefact, à savoir l'icône. Les présocratiques avaient cultivé l'irrespect (dis-regard) envers les dieux afin de focaliser leur esprit sur le concept d'entités. Ainsi les sculptures n'étaient plus considérées comme des dieux, mais comme des symboles de l'invisible, des divinités ou des forces qu'elles représentaient.
Les chrétiens initièrent une forme d'hésitation nouvelle face à l'image sculptée. Leur ambivalence procédait de leur foi. Jésus, la Parole de Dieu faite chair, avait été appelé dès les tout débuts l'Image du Père. Le fils de Marie, le charpentier de Nazareth, était à part égale Dieu et l'homme. Dieu, sans perdre ni amoindrir sa divinité, avait été touché, entendu et vu par des gens ordinaires. La Parole de Dieu pouvait être saisie, et pas seulement par l'oreille ; elle se laissait aussi voir, teintant le regard de sa couleur. Tout l'espoir des chrétiens consistait à voir la face de Dieu, d'où leur désir d'adorer l'emphasis chrétien dans l'icône. Or la présence incontestée des icônes dans le culte chrétien devint soudain problématique en 726, avec le début du conflit iconoclaste. La traditionnelle hésitation scopique devant l'image fut portée à un nouveau degré de discours analytique. Pour la première fois, l'image et la concupiscence de l’œil, la libido videndi, devinrent l'objet d'une réflexion philosophique explicite sous l'éminente houlette d'un Père de l’Église, Jean Damascène.
[...]
Selon un canon du concile de Nicée, le regard croyant, tombant sur la représentation peinte du Christ, de sa mère ou d'un saint, est teinté par l'emphasis, l'apparence de l'invisible réalité représentée. Ainsi l'icône conduit-elle le croyant du tupos au prototupos du Christ ressuscité, de l'objet dans le temps à la réalité dans l'éternité. L'icône est donc vue et interprétée comme tout autre chose qu'une statue de César ou de Jupiter, voire de saint Pierre, censée rendre présente leur majesté, et comme tout autre chose encore qu'une simple peinture suggérant une ressemblance ou une explication. Elle est comprise comme un seuil entre deux mondes incommensurables, du périssable et du provisoire à l'impérissable et à l'éternel ; du monde de la mort au monde de la vie.
Un grand mérite du travail de François Boespflug est d'avoir ajouté une nouvelle facette à l'histoire du regard : l'iconologie part d'une théorie, une façon de voir, de vivre le skopos, qui déverrouille l'horizon, interprétant le regard comme une sorte de nostalgie de l'au-delà. Le désir de scruter l'éternité est devenu une constante de la pensée occidentale, mais il a aussi nourri la prétention de faire entrer dans le champ de la visualisation tout ce que l'on peut connaître. La libido videndi peut aller dans les deux sens : à travers une icône vers l'au-delà inconnu, ou dans l'art fascinant de l'image figurative. On peut comparer l'austérité des premières icônes orientales à la succulence d'un nu de Velasquez. »

Ivan Illich, Passé scopique et éthique du regard. Plaidoyer pour l'étude historique de la perception oculaire, in La perte des sens, Fayard, 2004
Velasquez, Vénus au miroir

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