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Erevan

Je suis allé chez mon ami Erevan. C’est un artiste. La municipalité lui cède un petit grenier.
Je m’arrête dans l’escalier : Le piano m’a précédé dans les marches, il les survole, les débaroule, les monte et les descend, craque et danse, verse des lumières, des couleurs dans cet escalier sombre. Je me colle contre le mur pour lui laisser la place, ne pas gêner le passage des virevoltes, interrompre les murmures, les respirations. Toutes les formes, toutes les couleurs jaillissent, s’éteignent, se cachent, se replient, roulent comme la poussière du soleil dans une moisson de blé, comme les ruisseaux, les fleuves, comme la pluie. Le monde entier vient à moi dans l’escalier, il s’approche, pèse doucement sur moi, me fait asseoir.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi. Je suis redescendu sans frapper à sa petite porte au sommet de l’escalier. Dans la rue il faisait encore beau, que dis-je, beau comme jamais, dans cet endroit de la vieille ville, un peu au-dessus des toits. Le soleil de fin d’après-midi baignait la ruelle, calé nonchalamment entre le porche de la salle municipale, ses vieux murs qui autrefois avaient dû être d’une sorte de manoir, ou de couvent, l’alignement serré des maisons trapues qui y montent d’un côté, faisant face à quelques ruines, basses elles aussi parmi les arbustes, si bien que l’espace découvert est livré au temps qu’il fait, aux chats, aux lézards et aux quelques enfants du quartier.
L’endroit est délaissé, relié à la ville en contrebas par une chaussée défoncée, envahie d’herbe, de cailloux et de trous. Je restai encore là, à marcher à pas réguliers comme une poule, ou un corbeau, tranquille, laissant résonner et se diffuser la musique que je venais d’entendre.
Puis le soleil baissa, il me poussa doucement dans le dos. La sonate n° 6 en La Majeur de Prokofiev – me dira un jour Erevan –, c’est elle qui fut au rendez-vous et qui me dit plus qu’Erevan ne m’avait jamais dit et ne me dira jamais, de sa voix rare, épuisée vers la fin, si sensible. Car ce que j’ai entendu là, dans la musique, ne peut être dit par aucune parole, en aucune langue. Sans être un secret, c’est une clé qui m’est transmise là. Avec elle s’ouvre sans effraction celle de mon ami, s’ouvre celle de Prokofiev, et s’ouvre une autre porte contre laquelle je me lamentais depuis un jour ou deux. Car le chant m’est revenu, le chant des mots dans leur langue, d’au-delà de toutes les langues.

Commentaires

  1. ce sont pourtant tes mots qui, ici, disent l'"indicible" jouissance de cette sonate, mots qui ,comme la musique, funambulent sur une ligne de crête.

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    1. Ah ! ? ? ... si ces mots parviennent à se hisser jusque là, j'en serais ravi !
      Merci Noëlle.

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  2. J'apprécie le point de vue haut perché! Bonne fin de soirée chal-heureuse!

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