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Fuir

Fuir, établir un campement de Roms, établir une zad, fuir à pied, en famille, seul, chacun pour soi, fuir dans un camion, dans une barque, sur un trottoir, sous une tente, dans la boue.
Fuir parce qu'on n'a pas de maison, oïkos disaient les Grecs anciens, d'où l'on a fait écologie, le dire de la maison. Comment dire la maison si on n'en a pas, si elle est en ruines, si elle est fermée à double tour, gardée par la police, par des chiens méchants ou des monstres, si elle est vidée de tous ses meubles, de toutes ses plantes, incendiée, truffée de mines, d'un mycélium nucléaire ?
Dites la maison, tout simplement, vous seuls qui n'en avez pas, vous seuls qui pouvez en connaître le sens, tous les sens, les sens pour tous.
La maison est une planète aménagée, dans laquelle chacun peut se géolocaliser, de la cave au grenier, en passant par le jardin, la piscine, la chaudière, le congélateur, le salon, la bibliothèque, le paillasson. La maison construit, déconstruit, écroule, incendie, inonde, cloisonne, décloisonne et fait joyeusement ou atrocement tout ce qu'on sait. Géolocalisez-vous et surveillez sur votre écran où en sont les autres – vous allez vous amuser follement.
Fuir ? Oui. Mais vous ne pourrez pas sortir de la maison. Vous êtes faits comme des rats. Vous êtes dans les bras de Mère Nature... Choisissez votre jeu – ou inventez-en un autre.
Aujourd'hui j'ouvre une porte et je me trouve dans un studio de la Maison de la Radio à Paris. Emmanuel Laurentin, qui est un présentateur – ou un producteur, plus exactement – devant son ordinateur est en train de vanter un livre qui vient de sortir. Moi je suis un rat, je m'empare d'un exemplaire du livre et je le mange. Je n'en garderai qu'une page, pour vous l'offrir : elle avait été écrite autrefois par un certain Edmund Selous, un birdwatcher anglais, qui était plus curieux que méchant.
« Les grands troupeaux de bisons, de zèbres, d'antilopes, de girafes qui écumaient autrefois les vastes espaces désormais livrés à l'humanité (et à l'inhumanité) ont disparu, et qu'avons-nous appris à leur sujet ? Qui donc les a regardés, du moins très attentivement et très patiemment, avec une autre idée en tête que celle de leur massacre ? Je n'ai pas connaissance du moindre rapport détaillé concernant leurs mouvements jour après jour, heure par heure. Une poignée de généralisations, charriant quelques-uns à peine des faits les plus frappants ou jugés tels : voilà tout ce qui survivra d'eux passé leur extinction. La curiosité éclairée a été engloutie par la soif du sang, et le plaisir vulgaire de la mise à mort l'a emporté en nous sur ceux, plus élevés, de l'observation et de la déduction. Nous n'avons étudié les animaux qu'afin de les tuer, ou ne les avons tués qu'afin de les étudier. Nos zoologistes n'ont été que des thanatologues. Le savoir ainsi glané, fût-ce par le sportif-naturaliste, s'est révélé des plus minces et des plus dépouillés, car il n'y a presque rien à observer dans l'intervalle qui sépare la vue de la proie de la détonation du fusil. L'observation s'est habituellement achevée au moment même où elle aurait dû commencer.
Si nous avions aussi souvent pisté les animaux pour les observer que nous les avons traqués pour les abattre, combien plus riche serait notre savoir ! »

Bird Watching, Londres, J.M. Dent & Co., 1901, cité par Romain Bertrand dans Le détail du monde, Le Seuil, 2019
Photo r.t

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