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Pensez-vous penser ?


 

A la sortie de la seconde guerre mondiale, Adorno, en observateur perçant de la société capitaliste technicisée qui se développe à grande vitesse, me semble souvent avoir vu ce qu'allait devenir notre monde de 2025. Il nous pose une quantité de bonnes questions. Ici, dirai-je, dans cet aphorisme titré non sans humour "Q.I.", la question suivante : Pensez-vous penser ?

Les comportements adaptés au stade le plus avancé du développement technique ne se limitent pas aux secteurs où ils sont effectivement requis. C'est ainsi que la pensée ne se soumet pas seulement au contrôle social là où il est imposé professionnellement, mais adapte l'ensemble de sa complexion à ce contrôle. Du fait que la pensée se pervertit en résolvant les tâches qui lui sont assignées, elle traite même ce qui ne lui a pas été assigné suivant le schéma de ces tâches. La pensée qui a perdu son autonomie ne se risque plus à saisir le réel pour lui-même et en toute liberté. Pleine d'illusions et de respect, elle laisse cela à ceux qui sont le mieux rétribués et se soumet du même coup elle-même à toutes sortes de normes. Elle a tendance à se comporter comme si elle devait prouver continuellement ce qu'elle vaut. Même lorsqu'il n'y a rien à se mettre sous la dent, penser devient un entraînement en vue de n'importe quel exercice. La pensée considère ses objets comme de simples obstacles, un test permanent pour vérifier sa propre forme. Des considérations qui visent à assumer leurs responsabilités à travers leur rapport aux choses et donc à elles-mêmes, sont suspectes d'être vaines, vides, pure auto-satisfaction asociale. De même que, pour les néopositivistes, la connaissance se scinde en une accumulation d'expériences empiriques et en formalisme logique, de même l'activité intellectuelle de ceux chez qui l'unité de la science est inscrite dans le corps se polarise-t-elle sur l'inventaire de ce qu'a enregistré et testé la faculté de penser : chaque pensée devient pour eux un jeu de questions et de réponses autour de l'information qu'elle apporte ou des compétences qu'elle donne. Les réponses justes doivent bien être déjà enregistrées quelque part. L'instrumentalisme, cette ultime version du pragmatisme, a cessé depuis longtemps d'être une simple question d'application de la pensée, il est la condition a priori de sa forme. Lorsque des intellectuels de l'opposition veulent transformer la société à partir de ce cercle dont ils sont prisonniers, ils sont paralysés par la configuration de leur propre conscience qui s'est modelée par avance sur les besoins de cette société. Tandis que la pensée a perdu l'habitude de se penser elle-même, elle est devenue en même temps l'instance absolue du contrôle d'elle-même. Penser ne signifie plus rien d'autre que de veiller à chaque instant pour voir si l'on est capable de penser. D'où l'impression étouffante que produit toute production intellectuelle, même indépendante en apparence — la production théorique tout autant que la production artistique. La socialisation de l'esprit le garde sous surveillance, envoûté, sous verre, aussi longtemps que la société est elle-même prisonnière. De même que la pensée jadis intériorisait les différentes tâches imposées de l'extérieur, de même s'est-elle aujourd'hui incorporé sa propre intégration dans l'appareil qui l'entoure ; elle va ainsi vers sa perte avant même que ne fondent sur elle les verdicts de l'économie et de la politique.

 

Theodor W. Adorno, Minima Moralia, traduction Éliane Kaufholz pour ce texte de 1946

Jacques Tati, Mon oncle, 1958

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