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Le médecin d'Avignon

 

   Il y en a qui pensent que vous n’auriez pas dû. Mais voilà, vous quittez Avignon, en mai 1349, par un après-midi radieux, après avoir salué votre confrère et maître, le grand chirurgien Guy de Chauliac. Lequel a cherché, en vain, à vous dissuader de ce départ précipité et très circonstanciel. Non pas que vous ne méditiez pas ce départ depuis longtemps : vous êtes las de la ville, du métier, des uns et des autres. De tout. Il vous semble qu’un long voyage à pied pourrait réparer. Ou relancer. Enfin, vous ne savez plus trop.
   Aller vers le nord demeure votre seul objectif ; le reste se décidera en route. Le temps fera aussi la chose, peut-être.
   De toute façon, un homme failli ne manque à personne, songez-vous. 

   Vous longez les berges du Rhône, longtemps, plutôt que d’emprunter la voie carrossable : vous voulez être seul. Vous marchez à travers les pâtis, les bosquets, les gâtines, la plaine, grasse
   Lancine
   Nom de Dieu
   vous jetez vos jambes là-dedans, dans l’herbe, dense, dans les fleurs,
   des garces ; vous marchez et des graines de toutes sortes s’envolent, craquent
   fusent, mais vous ne voyez rien. Ne voulez pas voir.
   Vous sacqueriez plutôt dans toute cette verdure ; le pas martial, si vous en aviez la force. A défaut, vous ruminez les paroles du grand homme, vos joues flasques, grises, pas rasées pochent. « Je vous en prie, Hugues, restez à me seconder ; la grand-peste ne fait plus de victimes, certes, mais les survivants sont à peine plus vivants que les morts et vous savez bien que l’hôtel-Dieu ne désemplit pas ; votre présence ne sera pas de trop. De toute façon, vous trouverez la même désolation ailleurs ; tout le pays de France est à genoux. Le pape Clément m’a confié hier que c’est le monde entier, le monde entier jusqu’à la lointaine Chine, rendez-vous compte, que le Mal noir a dévasté. Restez, Hugues ; aidez-moi à reconstruire un début… un départ… d’humanité ; puisque le plus dur est passé ; puisqu’il faut bien continuer… au moins au nom de tous ces braves qui nous ont quittés… Il faut quand même… enfin, il ne se peut... Nous avons prêté serment, le serment d’Hippocrate, Hugues, nous avons juré…
   — Oui, et nous avons échoué, l’avez-vous coupé, votre voix rauque s’étranglant de colère
   de contrition
   un homme aux abois ; merde, ressaisis-toi !
   Oui, des milliers et des milliers de morts, avez-vous protesté.
   Des bubons incisés, épongés, crevés ; des bubons cautérisés aux fers, des bubons qu’on a laissé suppurer, d’autres qu’on a fait sécher, parce qu’on ne savait pas, on ne savait rien, Guy ; absolument rien ; on a fait n’importe quoi !
   Et des onguents, des cataplasmes aux plantes, aux asticots, aux fientes,
   à la merde, oui, à la merde !
   Des saignées, encore des saignées, et pourquoi ?!
   Des bains chauds, des bains froids, de la poudre d'émeraude à manger pour les riches, des purges, toujours des purges et toutes ces prières, ces processions, ces flagellants, une folie de femmes et d’hommes s’arrachant la peau, se fouettant jusqu’au sang, oui, oui, je sais ! Et puis ?! Ils sont tous morts, les malades !
   Moi aussi, j’ai confectionné des cierges géants, j’ai porté le cilice ; j’ai battu ma coulpe, je ne sais combien de fois ;
   j’ai gelé sur les dalles de l’église, étendu complètement, voué sur les dalles… sottes
   ventre, cuisses, les bras en croix, les lèvres bleues, les couilles gelées
   J’aurais tout donné, et j’ai tout donné, Guy !
   et des sondes et des cautères, tu penses ! 

   Nous n’en avons pas guéri un, pas un seul. Ils sont tous morts, les uns après les autres ; je pars, j’ai brûlé mes diplômes,
   je pars, à la grâce de Dieu ;
   s’Il nous secourt encore, Lui !
   Je ne reviendrai pas, c’est dit. Nous sommes bons pour le pire.
   Sans rémission.

Peinture de Vassily Kandinsky

Le médecin d'Avignon, roman de Isabelle Pouchin
184 pages, 19 €, Éditions Gaspard Nocturne 

 

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