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Sofia Mironovna Verechtchak, résistante

“ C’est l’époque qui nous avait faites telles que nous étions. Nous avons montré ce dont nous étions capables. On ne connaîtra plus d’époque semblable. Notre idéal alors était jeune, et nous-mêmes étions jeunes. Lénine était mort peu de temps auparavant. Staline était vivant… Avec quelle fierté j’ai porté la cravate de pionnier ! Puis l’insigne du Komsomol…
Et puis — la guerre. Et nous qui étions comme nous étions… Bien entendu, chez nous, à Jitomir, la résistance s’est vite organisée. J’y ai adhéré tout de suite, on ne se posait même pas la question de savoir si on y allait ou pas, si on avait peur ou non. On ne se posait même pas la question…
Quelques mois plus tard, la Gestapo est tombée sur la piste de plusieurs membres du réseau. J’ai été arrêtée… Bien sûr, c’était atroce. Pour moi, c’était plus atroce que la mort. J’avais peur de la torture… Peur de ne pas pouvoir tenir… Chacun de nous avait cette angoisse… Moi, par exemple, depuis l’enfance, j’étais très douillette. Mais nous ne nous connaissions pas encore, nous ne savions pas à quel point nous étions forts…
après mon dernier interrogatoire, j’ai été portée sur la liste des prisonniers à fusiller — et ce, pour la troisième fois, d’après le compte de l’enquêteur qui m’interrogeait et qui prétendait être historien de formation. Or, pendant cet interrogatoire, il s’est passé ceci… Ce nazi voulait comprendre pourquoi nous étions ainsi, pourquoi nous étions aussi attachés à défendre nos idéaux. « La vie est au-dessus de n’importe quelle idée », disait-il. Bien sûr, je n’étais pas d’accord avec lui, alors il hurlait, me frappait. “Qu’est-ce qui vous pousse à être comme ça ? À accepter tranquillement la mort ? Pourquoi les communistes croient-ils que le communisme doit vaincre dans le monde entier ? me  demandait-il. Il parlait parfaitement le russe. Alors j’ai décidé de tout lui dire. Je savais que j’allais être tuée de toute manière, aussi mieux valait-il que ce ne soit pas pour rien, qu’il sache combien nous étions forts. Il m’a interrogée durant quatre heures, et je lui ai répondu comme j’ai pu, selon ce que j’avais eu le temps d’apprendre du marxisme-léninisme à l’école et à l’université. Oh ! Il était dans un état! Il se prenait la tête à deux mains, arpentait la pièce à grands pas, pour s’arrêter soudain devant moi, comme atterré, et me dévisager longuement, mais pour la première fois, il ne me frappait plus…
J’étais là, debout, devant lui… La moitié des cheveux arrachés ; or, avant ça, je portais deux grosses tresses… Affamée… Au début de ma détention, je rêvais d’un quignon de pain, même minuscule, puis je me serais contentée d’une simple croûte, enfin même de quelques miettes… Je me tenais ainsi devant lui… Le regard ardent… Il m’a longuement écoutée. Il m’a écoutée et ne m’a pas frappée… Non, il n’avait pas déjà peur, on n’était encore qu’en 1943. Mais il avait senti quelque chose… un danger. Il a voulu savoir lequel. Je lui ai répondu. Mais lorsque j’ai quitté la pièce, il m’a portée sur la liste des prisonniers à fusiller…
Dans la nuit précédant l’exécution, je me suis remémorée ma vie, ma courte vie…
Le jour le plus heureux de mon existence, c’était quand mon père et ma mère, après avoir parcouru plusieurs dizaines de kilomètres sous les bombardements, avaient décidé de rentrer. De ne pas partir. De rester à la maison. Je savais que nous, nous allions nous battre. Il nous semblait que de cette manière, la victoire viendrait vite. C’était obligé ! La première chose que nous avons faite, c’était de chercher et sauver des blessés. Il y en avait dans les champs, dans les prés, dans les fossés. Ils se traînaient jusqu’aux étables dans l’espoir d’y trouver secours. Un matin, je sors pour ramasser quelques pommes de terre, et j’en découvre un au milieu de notre potager. Il était mourant. Un jeune officier qui n’avait même plus la force de me dire son nom. Je crois n’avoir jamais été aussi heureuse que durant ces jours-là… J’avais soudain comme de nouveaux parents. Jusque là, j’avais pensé que mon père ne portait aucun intérêt à la politique, alors que sans être inscrit au Parti, il était bolchevik. Ma mère était une paysanne peu instruite, elle croyait en Dieu. Pendant toute la guerre, elle a prié. Mais vous savez comment ? Elle tombait à genoux devant l’icône : « Sauve le peuple ! Sauve Staline ! Sauve le parti communiste de ce monstre de Hitler ! » Chaque jour à la Gestapo, lors des interrogatoires, je m’attendais à voir la porte s’ouvrir et mes parents entrer. Mon papa et ma maman… Je savais où j’étais tombée, et je suis aujourd’hui heureuse de n’avoir livré personne. Plus que de mourir, nous avions peur de trahir. Quand on m’a arrêtée, j’ai compris que le temps des souffrances était arrivé. Je savais que mon esprit était fort, mais mon corps — mystère !
Je ne me rappelle pas mon première interrogatoire. Je n’en garde qu’un très vague souvenir. Je n’ai pas perdu connaissance… Une fois seulement, ma conscience s’est dérobée, quand on m’a trodu les bras avec une sorte de roue. Je ne crois pas avoir crié, bien qu’on m’ait montré, au préalable, comment d’autres criaient. Lors des interrogatoires suivants, je perdais toute sensation de douleur, mon corps devenait comme de bois. Un corps de contreplaqué. C’est seulement quand tout était terminé et qu’on m’avait ramenée en cellule que je commençais à ressentir la douleur, que je devenais blessure. Que tout mon corps se changeait en une seule plaie… Mais il fallait tenir. Tenir ! Pour que maman sache que j’étais morte en être humain, sans avoir trahi personne. Maman !
On me battait, on m’attachait, les pieds dans le vide. Toujours entièrement nue. On me photographiait. Quand on me photographiait, je ressentais une douleur. C’est bizarre, mais je ressentais une douleur physique. Alors qu’avant ça, j’étais comme de bois. Avec les mains, on ne peut jamais que se couvrir la poitrine… J’ai vu des gens perdre la raison… J’ai vu le petit Kolenka, qui n’avait pas un an, et à qui nous cherchions à faire dire ses premiers mots, comprendre soudain, de manière surnaturelle, au moment où on l’arrachait à sa mère, qu’il la perdait pour toujours, et crier pour la première fois de sa vie : « Maman ! » Ce n’était pas un mot ou pas seulement un mot… Je voudrais vous raconter… Tout vous raconter… Oh ! Quels gens j’ai rencontrés là-bas !  Ils mouraient dans les caves de la Gestapo, et seuls les murs étaient témoins de leur courage. Et aujourd’hui, quarante ans plus tard, je tombe à genoux en pensée devant eux. « Mourir, c’est se qu’il il a de plus simple », disaient-ils. Mais vivre… On avait une telle envie de vivre ! Nous étions sûrs que la victoire viendrait, la seule chose dont nous n’étions pas certains, c’était d’être encore en vie quand on fêterait ce grand jour.
Dans notre cellule, il y avait une petite lucarne, ou plutôt non, pas une lucarne, un simple trou : il fallait que quelqu’un vous fasse la courte échelle pour entrevoir, même pas un morceau de ciel, mais un morceau de toit. Seulement, nous étions toutes si faibles que nous étions incapables de soulever qui que ce soit. Mais il y avait parmi nous une fille, Ania, une parachutiste. Elle avait été capturée au moment où elle touchait terre, son groupe était tombé dans une embuscade. Et la voilà qui, toute ensanglantée, couverte d’ecchymoses, nous demande soudain : « Portez-moi, je veux jeter un coup d’œil à l’air libre. Je veux monter là-haut ! »
« Je veux », point à la ligne. Nous l’avons soulevée, toutes ensemble, et elle s’est exclamée : « Les filles, il y a une petite fleur, là... » Alors, chacune s’est mise à réclamer : « Moi aussi… Moi aussi... » Et nous avons trouvé, je ne sais comment, les forces pour s’aider l’une l’autre. C’était un pissenlit, je ne saurais dire comment il avait atterri sur ce toit, comment il avait survécu. Chacune a fait un vœu en regardant cette fleur. Je suis sûre aujourd’hui que nous avons toutes fait le même : celui de sortir vivante de cet enfer.
J’aimais le printemps. J’aimais les cerisiers en fleur et le parfum qui enveloppait les buissons de lilas… Ne soyez pas étonnée par mon style, j’écrivais des poèmes à l’époque. Mais à présent, je ne l’aime plus. La guerre s’est interposée entre nous, entre moi et la nature. Quand les cerisiers étaient en fleur, je voyais les nazis dans ma ville natale de Jitomir…
Je ne suis restée en vie que par miracle… J’ai été sauvée par des gens qui voulaient remercier mon père. Mon père était médecin, et en ce temps-là, c’était infiniment précieux. On m’a tirée hors de la colonne… On m’a tirée hors des rangs et poussée dans l’obscurité, pendant qu’on nous conduisait vers le lieu d’exécution. Et moi, je ne me suis rendu compte de rien à cause de la douleur, je marchais comme dans un rêve… On m’a amenée à la maison, j’étais tout entière couverte de blessures, j’ai fait sur-le-champ une poussée d’eczéma nerveux. Je ne supportais même plus d’entendre une voix humaine. Dès que j’entendais une voix, la douleur se réveillait. Maman et papa se parlaient en chuchotant. Je passais mon temps à crier, je ne m’apaisais qu’une fois dans un bain chaud. Je ne laissais pas ma mère s’éloigner une seconde de moi. Elle me disait : « Ma petite fille, j’ai un plat au four. Je dois aller au potager... » Je me cramponnais à elle… Sitôt que je relâchais sa main, tout me revenait d’un coup. Tout ce que j’avais subi. Pour me distraire un peu, on m’apportait des fleurs. Maman cueillait pour moi des campanules, mes fleurs préférées… Elle avait gardé dans ses affaires la robe que je portais quand j’avais été arrêtée par la Gestapo. Quelques jours avant de mourir, elle avait encore cette robe sous son oreiller. Elle l’a gardée ainsi jusqu’à sa mort…
Je me suis levée pour la première fois lorsque j’ai aperçu nos soldats. Moi qui étais alitée depuis plus d’un an, j’ai brusquement rassemblé mes forces et je suis sortie en courant dans la rue : « Mes chéris ! Mes adorés… Vous êtes de retour... » Les soldats m’ont ramenée, dans leurs bras, à la maison. Dans mon enthousiasme, j’ai couru le lendemain puis le surlendemain au bureau de recrutement : « Donnez-moi du travail ! » On en a informé papa, qui est venu me chercher : « Mon enfant, comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Qui t’a aidée ? » Cet élan n’a duré que quelques jours… Les douleurs ont repris… Un calvaire… Je hurlais des journées entières. Les gens qui passaient près de notre maison prononçaient une prière : « Seigneur, accueille son âme en Ton royaume, ou bien fais qu’elle ne souffre plus. »
Ce sont les bains de boue de Tskhaltoubo qui m’ont sauvée. Ainsi que mon désir de vivre. Vivre, vivre — et rien de plus. J’ai encore eu une vie. J’ai vécu comme tout le monde… Pendant quatorze ans, j’ai travaillé dans une bibliothèque. Ce furent des années heureuses. Les meilleures. Mais, à présent, ma vie s’est transformée en un combat sans fin contre les maladies. Quoi qu’on en dise, la vieillesse est une saleté. Sans compter les maladies. Sans compter la solitude. Ces longues nuits sans sommeil… Des années ont passé, mais je suis toujours hantée par mon plus affreux cauchemar, je me réveille en sueur et glacée. Je ne me rappelle pas le nom de famille d’Ania… Je ne me rappelle pas si elle était de la région de Briansk ou de Smolensk. Je me souviens comme elle refusait de mourir ! Elle croisait ses mains blanches et potelées sur sa nuque et criait par la fenêtre, à travers les barreaux : »Je veux vivre ! » Je ne sais pas à qui raconter cela… Comment retrouver ses proches…
Vous pleurez… Je n’ai retrouvé personne de sa famille… Je parle d’elle à tous ceux qui pleurent... »

Svetlana Alexievitch, La guerre n'a pas un visage de femme, Actes Sud
 

Photo Duy Anh Nhan Duc, Soleil Noir, Sculpture végétale 2015,Tête de tournesol, perles en verre, nacre, cristal et métal
https://www.duyanhnhanduc.com/post/138862247703/soleil-noir-sculpture-v%C3%A9g%C3%A9tale-2015-t%C3%AAte-de

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