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Le portrait d'Oriane G.


 

 Au sud de la ville, nous avons un beau cimetière qui occupe tout un versant de colline face à la mer. Je peux dire « nous avons » car la plupart des nôtres y sont déjà. L’été dernier, c’était le tour de ce cher vieil Edmond. Il avait bien choisi sa dernière demeure, tout en haut. Le point de vue, malgré quelques accrocs récents, y est encore assez agréable. Après la cérémonie je m’y étais attardé, aussi croyais-je être resté seul à descendre vers la sortie peu fréquentée qui donne sur la route du littoral. Au moment de pousser la grille de clôture, jetant un regard en arrière, je vis venir vers moi, par un escalier resserré entre les monuments funéraires, une femme très corpulente, à l’élégance trop marquée pour la circonstance comme pour son âge. Comme emportée par la brise qui soufflait dans les bouillonnés de l’ample robe de soie grège et l’étole d’organdi parme, cette rondeur prit en descendant les marches un ballant qui me suggéra l’image d’une montgolfière d’apparat au moment d’atterrir. Le regard qu’elle arrêta sur moi, un instant éclairé par l’heureuse surprise de la rencontre, s’assombrit lorsqu’elle s’aperçut de mon trouble. Elle comprenait que ce que je reconnaissais enfin d’elle n’était pas la resplendissante Oriane G… telle que j’aurais dû en avoir gardé le souvenir depuis la dernière fois que je l’avais vue, il y a près de quarante-cinq ans. Non, je reconnaissais seulement le portrait, je constatais la stupéfiante fidélité avec laquelle Oriane s’était conformée au portrait anticipé de son grand âge que, en ce temps lointain, j’avais eu le mauvais goût d’imaginer et la goujaterie de lui présenter.
Je ne sais plus qui de nous, au cours d’une de ces soirées de liesse et de beuveries qui occupèrent une grande partie de notre jeunesse, avait eu l’idée de ces têtes de vieillards que chacun devait prédestiner à l’autre. Gilbert s’était chargé de la mienne avec, je peux hélas le dire maintenant, assez d’exactitude. Il avait prévu que l’allongement du nez busqué, les pattes d’oie accentuées par la saillie des pommettes dans un visage embroussaillé par une pilosité luxuriante me donneraient le masque d’un satyre sénile.
Cette bouffonnerie avait eu lieu chez Papazian, l’aimable gargotier qui consentait à accommoder le produit de nos chasses et de nos pêches. Sa guinguette, accrochée à une muraille de roches, dominait de sa terrasse la merveilleuse crique de Sagre. De cette terrasse de vieilles briques ombragée d’une treille, la vue était arrêtée, sur la crête au nord, par des hampes d’agaves qui déployaient leurs patères contre un ciel d’opaline et, au promontoire sud, par une plage de sable couchée au pied d’un bosquet d’eucalyptus. Partout ailleurs, ce n’était que roches glauques, tumultueuses comme des vagues pétrifiées suspendues au-dessus du bleu transparent de la mer étale. À moins d’une dizaine de kilomètres de notre sous-préfecture, nous pouvions nous croire transportés sur un rivage du Mexique ou dans un îlot de l’Océan Indien. Mais que serions-nous allés chercher si loin, comment aurions-nous pu rêver d’ailleurs quand nous avions la certitude, à la fois rassurante et désolée, que la terre n’avait rien de mieux à offrir que ce pays privilégié où les hasards de la naissance nous avaient appelés à vivre ? Si la modestie de nos ressources nous attachait court à notre lieu d’origine, nos ambitions étaient plus courtes encore. Nous n’imaginions pas d’autres fins à l’existence que celles proposées par la nature environnante : les filles, le vin, la sauvagine et le poisson à quêter à travers la magnificence encore inentamée de nos paysages maritimes. Nous aurions ri, d’un grand rire incrédule, si on nous avait dit que chasses, ivresses, amours étaient pratiques de culte. Il semble aujourd’hui évident que nous étions les adorateurs inconscients d’un dieu ignoré. N’ayant jamais entendu parler  du Grand Pan, sinon peut-être de sa mort, nous ne pouvions pas nous douter que, encore bien portant, il s’était réfugié dans nos parages. Lui seul était capable de prêter aux cibles vivantes cet attrait qui nous muait en bêtes de proie. Lui seul savait allumer dans le vin des carafes et sur le hâle des peaux fruitées cette blondeur de feu qui vous échauffait le sang. Sa présence cachée au sein de tout ce que nous convoitions légitimait nos désirs et en toute beauté nous révérions, sans le savoir, un rayon de sa splendeur.
Tout beauté… même, surtout, celle d’Oriane dont il était manifeste que la splendeur rayonnait de plus loin qu’elle.
Nous vivions sous son empire. Un jour d’hiver, elle nous avait proposé – ordonné, plutôt – d’escalader à sa suite un mur hérissé d’éclats de verre afin de voler des oranges dans un verger qui en était bien fourni. Pour enjamber le mur elle avait relevé sa jupe de laine noire sur une cuisse dénudée de son habituel bronzage d’été, sur une blancheur secrète, hivernale, qu’elle exposait au risque d’une entaille sacrilège. Ce n’était pas la défense d’y toucher – l’émerveillement qui alors traversa mon trouble me l’a appris – ce n’était pas cette défense qui donnait une si grande séduction aux oranges, mais, défi relevé, le don qu’en faisait une Eve qui n’avait pas eu besoin d’y mordre pour être déjà divine.
S’il fallait d’un seul mot définir le charme sous lequel nous tenait Oriane, je dirais plénitude. Aucun excès ni défaut de chair, aucune altération du teint, rien de tremblé dans le tracé des lignes du visage et du corps… son être adhérait sans faille à sa personne – celle-ci entendue au sens étymologique de masque – personne intemporelle qu’elle comblait de présence autant que peut être comblée une attente. Pleine et lisse comme un œuf, dérobée à la fatalité organique, sa féminité n’avait jamais eu, n’aurait jamais d’âge. C’est ce sentiment de plénitude, qui manque à tout bonheur, dont chacune de ses apparitions nous renouvelait la promesse.
Il allait de soi qu’à ce dîner de têtes Oriane serait épargnée. Au grand scandale de tous, j’ai osé figurer cette chose inimaginable : une Oriane enlaidie. Certains ont cru que j’avais voulu jouer à fond le rôle de démon à tête de bouc que m’avait donné Gilbert. J’étais si vaniteux ! En vérité, j’ai obéi à un motif moins sot mais plus vil. Depuis peu, je soupçonnait Oriane d’une liaison avec Frank. Je m’étais toujours opposé à l’admission de Frank dans notre petite société pour la seule raison que sa tête ne me revenait pas. Elle présentait un profil de médaille qui la faisait passer pour belle au point que son possesseur se croyait autorisé à jouer le rôle trop convenu de séducteur blasé. Mais la niaise  fatuité de ses poses, la carnation grossière dans laquelle étaient gravés les traits à prétention de majesté de son visage, le grain de peau dilaté par la grasse épaisseur d’un poil abondant, l’odeur  de mauvaise savonnette à la lavande dont il enveloppait celle de sa transpiration, tout cela suffisait amplement à dénoncer l’usurpation de personne. Que l’imposteur ait pu être élevé au rang des demi-dieux par cette union insensée n’était pas ce qui me tourmentait le plus. J’étais révolté, jusqu’à en éprouver de la nausée, à l’idée que le corps précieux d’Oriane ait pu se laisser infecter d’une aussi répugnante semence. C’est l’effet à long terme de cette contamination que j’avais voulu dépeindre en quelques traits qui m’avaient paru pleins de verve mais qui, en fait, étaient d’une plate et rageuse vulgarité. Sous l’attaque, Oriane était restée de marbre. Son sourire olympien planait au-dessus de ma bassesse. Personne d’ailleurs, pas même moi, semblait-il, ne pouvait prendre ma prédiction au sérieux.
La flaccidité cireuse des joues, mal contenue par une résille de fines rides nouées autour des lèvres dont le rouge, appliqué par un pinceau économe, avait tenté de diminuer vainement l’épaisseur, les yeux à demi avalés par l’enflure des paupières, cette exacte ressemblance du portrait, nous la constations maintenant l’un comme l’autre. Moi, en découvrant le tardif modèle, elle, en observant ma stupéfaction. Et son regard, où il y avait plus d’humour que d’amertume, semblait dire : « Pourquoi cet étonnement ? N’est-ce pas ton œuvre que tu contemples ? »
Je lui proposais de la raccompagner en voiture. Elle me dit que sans la mort d’Edmond elle ne serait peut-être jamais revenue au pays et que, avant d’en repartir, cette fois pour toujours, elle aurait aimé revoir la crique de Sagre. Je tâchais de l’en dissuader : plus rien n’était comme avant. Elle a insisté. En voiture nous nous sommes épargné le ridicule de nous raconter chacun sa vie. Elle m’a seulement fait comprendre qu’elle avait eu de grands malheurs, mais d’une sorte trop courante pour qu’il soit utile d’en parler, et qu’elle finissait son existence dans une pénible solitude, cas de figure également trop classique pour appeler un commentaire. De temps à autre, elle jetait un regard indifférent sur les garages, stations-services, supermarchés, palais de l’électroménager, salons du sanitaire qui tout au long de la nouvelle route se disputaient le ciel à coups d’enseignes, de fanions et d’inscriptions publicitaires. Elle ne fut pas surprise non plus, de voir la crique de Sagre colmatée par un pavé de béton quadrillé de vitrages. L’immense terrasse du nouvel hôtel Torremare était plantée de lanternes vénitiennes et de parasols Coca-Cola. Une horde de motards allemands y bivouaquaient au milieu d’un déballage de sacs fluorescents et de casques blasonnés comme ces heaumes que portent les cosmonautes médiévaux dans les bandes dessinées.
— Ce n’est pas tenable, dit-elle d’une voix tranquillement posée, après un long moment de silencieuse observation. Descendons sur les rochers !
Pour atteindre le chemin qui menait au bord de la crique, il fallait passer sous l’affiche Yamaha et contourner un parking bourré de motocyclettes. Enfin nous fûmes sur une pointe rocheuse où plus rien ne blessait le regard. L’hôtel Torremare cependant se rappelait à nous par le halètement mécanique des baffles préposées à l’ambiance musicale de sa terrasse.
Elle s’était déchaussée et avait troussé sa robe sur des mollets constellés de veinules bleues et roses.
— Le monde lui aussi devient moche dit-elle en s’asseyant tout au bord de l’eau. Mais moche vraiment… comme quelqu’un qui aurait perdu son âme.
J’ai cru de bon ton d’émettre des doutes sur les âmes, leur salut et leur perte.
Elle demeurait silencieuse, massive, débordant largement de son séant l’étroit ressaut de roche où elle avait pris place. De ce corps pléthorique, ce qu’elle appelait « âme » avait dû à cet instant refluer dans les yeux rapetissés, se réduire au vague regard qui rêvait sur la mer. Elle dit tout doucement comme si c’était le rêve de son regard qui parlait :
— Le mérou… Tu te souviens… Ce pauvre Edmond, si fier de l’avoir harponné par six mètres de fond. Et le banquet pour célébrer l’exploit, ici même…
Je fus surpris de l’instantanéité avec laquelle ma mémoire tira le monstrueux poisson d’une quarantaine d’années d’oubli. Je revis sa chair luisante de sauce, parsemée de brins de fenouil, l’énorme tête qui, menaçante, débordait de la jatte et tout autour, les têtes allumées de mes compagnons, celle poupine de Gilbert totalement inapte aux expressions faunesques qu’elle s’efforçait de grimacer pour montrer ce que deviendrait la mienne…
—… On se prenait alors pour le sel de la terre.
Je lui fis observer que si en ce temps-là nous étions très bornés – très bêtes, disons-le – il ne fallait pas le déplorer car il nous en restait le pâle mais indestructible bonheur d’avoir été vraiment heureux, ce qui, en définitive, est la seule chose qui compte. Elle dit alors de cette voix grave, soupirante, roucoulante où je retrouvais l’inoubliable chant d’autrefois :
— Avoir été ou ne pas avoir été, quelle importance quand tout finit en désastre !
Ai-je souri à ce ton d’emphatique tristesse ? Elle me regardait avec des yeux qui cherchaient l’excuse, qui imploraient la compréhension :
— Un mot bien théâtral, désastre, n’est-ce pas ? Je n’en sais pas d’autre pour dire ce qui a commencé ici même, le soir de ce dîner…
Je protestai contre cette fantastique exagération. Comment avait-elle pu être réellement blessée par des mots d’un stupide jeu d’enfants ? Pouvait-on, alors, à notre âge, imaginer notre vieillesse autrement qu’en figure de jeu.
Elle avait avancé un pied dans l’eau qui était si claire qu’on pouvait voir par transparence jusqu’à une trentaine de mètres au large les taches noires des bancs d’algues sur le vert jade des fonds de sable. Elle dit :
— J’étais votre miroir magique à tous. Vous étiez anxieux de connaître ma réponse : oui, tu es beau, fort, généreux, spirituel, digne de plaire à qui te plaît !… Mais mon miroir magique à moi c’étaient vos yeux éblouis. Ce soir-là, tu l’as cassé. Tu as bien fait. J’ai ainsi commencé de voir au travers. J’aurais tout de même préféré que cette traversée de l’apparence se fît peu à peu, en douceur, selon le sort commun. Si tu savais comme ça m’a fait mal de sentir s’en aller d’un coup cette grâce que, à tort ou à raison, vous me reconnaissiez tous !
Je protestai à nouveau avec une véhémence hypocrite.
— Une grâce tout extérieure, Oriane, et que tu n’as pas vraiment perdue !
— Faux jeton !… Et comme si pour toi il existait une grâce autre qu’extérieure !
Elle me dévisagea avec une expression inattendue d’affectueuse moquerie, puis tournant à nouveau sa mélancolie vers la mer :
— Tu n’étais pas beau, Antoine ! Tu es plutôt mieux maintenant. Je te trouvais même franchement laid. Je ne te désirais pas. L’idée même…
Elle étouffa un rire puis reprise par son spleen :
— Non vraiment… j’ai connu beaucoup d’exaltations amoureuses, mais ce faible, trop faible pour se révéler, cette douce inclination de pensée, oui de pensée seulement, que j’ai eue pour toi, je ne me souviens pas de l’avoir eue pour d’autres.
Comme je restais muet de stupeur, elle poursuivit sur le même ton.
— Crois-tu qu’on puisse aimer ce qui n’a ni voix ni figure ?
— Je ne comprends pas les mystiques.
— Moi, par moments, il me semble que si… Lorsque la laideur devient belle, par exemple.
Je l’ai vue alors tourner vers moi des yeux enfouis sous les paupières plissées, un remous de rides autour des lèvres qui découvraient de longues dents jaunies… mais, presque aussitôt, le visage fut comme effacé par une ombre, éclipsé par le lumineux mystère d’où provenait le sourire.
Dans un élan d’une sincérité qui n’a probablement pas suffi à me sauver du ridicule, je lui ai pris la main en lui soufflant à l’oreille :
— Tu es belle Oriane… belle tout autrement que tu ne l’étais, mais belle vraiment.
Elle a laissé un moment une main molle dans la mienne, puis l’a retirée pour remonter son étole sur les épaules.
— Rentrons, dit-elle, j’ai froid.
Je ne sais plus ce que nous nous sommes dit au retour, en voiture. Des riens, peut-être. Rien du tout probablement. Nous ne nous reverrons plus, du moins sur terre.
Je lui ai dit qu’elle était belle et c’était vrai. J’ai eu tort d’ajouter « tout autrement que tu ne l’as été », mais comment aurait-elle pu croire que je la voyais belle encore comme toujours ?
Je ne pense pas qu’on puisse aimer ce qui n’a ni voix ni figure. Oriane croyait aux âmes parce qu’elle avait le don de les voir. Elle en a même découvert une qui ne lui a pas paru trop vilaine sous le masque de ma laideur. Ce don, il se pourrait qu’elle me l’ait fait partager, rien qu’un instant, lors de notre dernière halte dans la crique de Sagre. Sur la ruine du visage qu’elle a tourné vers moi, il m’a semblé voir l’âme d’Oriane G. surgir dans tout l’éclat de sa jeunesse comme on voit se former à la surface d’une eau qui se déride une image dont on ne sait si elle est reflet d’un dehors ou un dedans vu par transparence.

Louis Flach, Le portrait d'Oriane G., in L'aéroplane, Gaspard Nocturne, 2006 

Kees Van Dongen en exergue

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