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Comme des enfants

 


   La guerre avait produit beaucoup d'enfants étranges, mais Chiko était unique en son genre. Sa mémoire, disait-on était incomparable. Il pouvait répéter trente nombres comme s'il n'y en avait pas trente mais trois, sans être pris en défaut. Je le vis pour la première fois dans un camp de réfugiés en Italie, en route vers Israël. Il errait alors avec un groupe d'enfants artistes de sept ou huit ans. Il y avait parmi ces enfants des jongleurs, des cracheurs de feu et un garçon qui marchait sur une corde tendue entre deux arbres ; il y avait aussi une petite chanteuse, Amalia, qui possédait une voix d'oiseau. Elle ne chantait pas dans une langue connue mais dans sa langue à elle, qui était un mélange de mots dont elle se souvenait, de sons des prairies, de bruits de la forêt et de prières du couvent. Les gens l'écoutaient et pleuraient. Il était difficile de savoir de quoi parlaient ses chansons. Il semblait toujours qu'elle racontait une longue histoire pleine de mystérieux détails. Son ami de sept ans dansait à côté d'elle, et parfois seul. Amalia aimait le regarder danser, comme si elle avait été sa grande sœur. Elle avait son âge, ou peut-être un peu moins, mais son regard était adulte, empreint d'inquiétude et du désir de le protéger. Il y avait aussi un enfant qui jouait de tristes chansons russes à l'harmonica. Il avait six ans mais paraissait plus jeune. On avait adapté une caisse spécialement pour lui, sur laquelle il se tenait et jouait.
Ces petites troupes s'étaient formées sur les routes. Elles allaient d'un camp à l'autre et, la nuit, elles divertissaient les gens fatigués par la guerre et fatigués d'eux-mêmes. Nul ne savait, à ce moment-là, que faire de sa vie sauve. Il n'y avait pas de mots, et les mots qui subsistaient du passé semblaient fades. De temps à autre surgissait un émissaire ou un homme dont les mots s'écoulaient facilement. Il utilisait des mots d'avant-guerre qui résonnaient comme un rabâchage fastidieux. C'est seulement chez les petits enfants que demeurait une certaine fraîcheur dans la parole. J'entends par là les tout-petits, car ceux de douze-treize ans étaient déjà corrompus ; ils trafiquaient, changeaient de la monnaie, volaient et pillaient, comme les adultes. Mais contrairement aux adultes ils étaient agiles. Les années dans la forêt leur avaient appris à sauter, grimper et courir tout en restant courbés. Ils avaient longuement contemplé les animaux et en avaient tiré un enseignement.
Nous ne savions pas alors que la langue des enfants était une nouvelle langue. Elle s'exprimait dans toutes leurs attitudes, dans la façon qu'ils avaient de se tenir debout ou assis, de chanter ou de parler. Leur langue était directe, sans aucune feinte.
Chiko avait sept ans et sa mémoire ébahissait ses spectateurs. Il avait commencé par répéter une multitude de nombres sans se tromper. Puis son imprésario lui apprit à raconter des histoires, et il s'exécuta. L'imprésario, un homme rusé, comprit rapidement de Chiko était une mine d'or et il agit en conséquence. Il lui apprit quelques passages des psaumes, le El Malé Rahamim et le kaddish des orphelins. Il lui apprenait à prier à l'ancienne car lui, l'imprésario, était fils de chantre. En peu de temps, Chiko connut les passages par cœur. Il y avait dans la troupe de Chiko un enfant acrobate, un joueur d'harmonica, Amalia et son ami, mais il les éclipsait tous car il apparaissait toujours à la fin et captait toute l'attention. La prière de Chiko, il faut le reconnaître, était différente de tout ce qu'on avait pu entendre jusque là. Ce n'était pas une prière larmoyante ni suppliante, mais une prière simple, sans effets de mélodie ni trilles, une prière directe, connue des seuls Patriarches.
Tous les regards étaient tournés vers Chiko. Il apportait aux gens ce dont ils avaient besoin à cette époque : un peu de foi perdue, et un lien avec leurs chers disparus. Il n'était pas sûr que Chiko comprenait ce qui sortait de sa bouche. Sa prière était si limpide et spontanée que les gens pleuraient comme des enfants.

Aharon Appelfeld, extrait de Histoire d'une vie, traduit de l'hébreu par Valérie Zenatti, Éditions de l'Olivier, 2004.

 Thami Benkirane, photographie de la série "Lessiver le ciel, essorer la lumière".

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