La rivière occupe le centre du livre. Elle coule aussi sur les bords,
très souvent – ou est-ce moi qui ne sais me situer, ni comment je la
regarde. Elle a occupé tous les plans de l'espace, en travers, en
hauteur. Elle m'a barré la route, elle ne m'a laissé aucune chance de
voir plus loin, d'achever ma naissance. Elle a retourné le temps,
escamoté la durée. Nous nous sommes interpénétrés.Dans le livre
j'ai puisé autant que j'ai jeté. Nous nous sommes co-construits au jour
le jour. Et nous sommes voués à l'inachèvement. A nous défaire autant
qu'à nous faire, continuellement. Seuls vont émerger les visiteurs, qui
auront droit à leur finitude. C'est avec eux que nous allons jouer, ils
vont nous représenter dans le monde fini. Monsieur Nuit sera notre
grande trouvaille. De lui vont naître tous les autres. Monsieur Nuit est
né dans notre ventre – comme il se doit. Il était déjà vieux à la
naissance. Ce qui ne l'a pas empêché de grandir. Nous lui avons tout
donné, il nous a tout appris.
Il est certainement indispensable d'étudier à part et d'une manière détaillée l'action spéciale de tel ou tel élément du milieu, froidure ou chaleur, montagne ou plaine, steppe ou forêt, fleuve ou mer, sur telle peuplade déterminée ; mais c'est par un effort d'abstraction pure que l'on s'ingénie à présenter ce trait particulier du milieu comme s'il existait distinctement, et que l'on cherche à l'isoler de tous les autres pour en étudier l'influence essentielle. [...] Le milieu est toujours infiniment complexe, et l'homme est par conséquent sollicité par des milliers de forces diverses qui se meuvent en tous sens, s'ajoutant les unes aux autres, celles-ci directement, celles-là suivant des angles plus ou moins obliques, ou contrariant mutuellement leurs actions. Ainsi, la vie de l'insulaire n'est pas uniquement déterminée par l'immensité des flots qui l'entourent : il faut aussi tenir compte du degré de latitude sous le...

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