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Jacob, Jacob

 


[...] Louise se faufile, pousse les hommes et les femmes qui lui barrent le passage, les femmes surtout veulent approcher le chanteur à la gueule d'ange, mais rien ne peut arrêter Louise, elle en a vu d'autres, elle parvient jusqu'à Jacob qu'elle tire par la manche en lui disant tout de go, tu chantes bien, tu es Juif ? Jacob s'étonne de la question, la prend pour un garçon, avant de distinguer le renflement de ses seins dans l'échancrure de sa chemise, il remarque qu'elle n'a qu'une oreille, une horrible cicatrice boursouflée dessine l'absence de l'organe côté gauche. Louise a l'habitude que les regards se posent là, elle porte machinalement sa main à la cicatrice, tu vois, même en entendant qu'à moitié je sais que tu chantes bien, je peux boire moi aussi ? Jacob lui tend son verre de whisky, intrigué par cette fille, pourtant il en a vu des centaines depuis qu'il a débarqué en France, il y a quinze jours à peine, il s'est habitué à ces peaux plus claires que celles de chez lui, à cet accent plus doux, plus chantant, un pépiement d'oiseau qui perd ses notes aiguës au fur et à mesure qu'ils remontent vers le nord. Laisse-moi embrasser le beau chanteur, dit une fille en écartant Louise. Jacob se laisse faire, des lèvres de fille contre les siennes, il en a connu à chaque ville libérée, il ne ressent rien, c'est comme serrer une main, la fille lui demande son prénom au moment où Jacob pose la même question à Louise et les deux réponses se superposent, Louise, Jacob, mais mon vrai nom c'est Léa, ajoute Louise, sauf que plus personne ne sait que je m'appelle comme ça, on va dehors ? Jacob repousse gentiment l'autre fille qui a passé son bras autour de son cou mais se met déjà en quête d'un autre soldat, et il se fraie un passage vers la sortie avec Louise. Il lui propose une cigarette, elle acquiesce d'un mouvement bref du menton, ils fument en silence, assis sur le trottoir. Louise possède une façon impérieuse d'exiger sa présence, Jacob hésite, demande, qui t'a fait ça, elle répond, tu ressembles beaucoup à mon frère, où est-il, demande encore Jacob, je ne sais pas, tu es seule ici, oui, et tes parents, tu me donnes une autre cigarette, elles sont bonnes. [...]

[...] Elle dans le creux de son épaule, tous deux immobiles, ils goûtent au silence à deux, aux corps arrimés, tu viens d'où, demande Louise, il répond Constantine. C'est où ? En Algérie. C'est loin alors. Pas tant que ça, on a mis un jour et une nuit en bateau, moi aussi avant je pensais que la France était loin. C'est comment, là-bas ? Il dit, la ville est construite sur un rocher, entouré par un fleuve extraordinaire. A un endroit, il y a des sources chaudes, elles jaillissent dans des piscines de pierre, tu es comme un roi dans son bain. Au-dessus, des ponts enjambent le fleuve, il y en a six. Le plus haut, c'est le pont Sidi M'cid. Parfois il y a des nuages en-dessous. Tu es dans le vide mais tu ne tombes pas. Tu as peur mais rien ne t'arrive. Tu vas d'un pont à l'autre, tu traverses le ciel, penses qu'il peut s'écrouler, qu'il va s'écrouler, surtout quand une voiture ou un camion passe, il tremble, tu trembles avec lui. Louise l'interrompt, j'aimerais voir un pont comme ça un jour, tu as tué beaucoup d'Allemands ? Je ne sais pas, je crois, dit Jacob, qui voudrait esquiver les questions de la même manière qu'elle. Il se demande, qu'est-ce qu'on va faire maintenant, s'embrasser, et puis ensuite ? Par-dessus l'épaule de Louise, il fixe le vélo, détaille le cadre rouillé, la selle écorchée sur le côté, ça le rassure. Jean-Claude, le fils du marchand de disques, lui a prêté plusieurs fois son vélo, Constantine est la ville idéale pour ça, il y a des rues en pente pas possibles, il a connu l'envol avant la chute, il se relevait, même pas mal, les roues du vélo couchées sur le flanc un peu plus loin continuaient de tourner et il remontait, il aimerait bien faire du vélo avec Louise dans les rues de Lyon libéré, il pédalerait en danseuse, elle le tiendrait par la taille, ce serait plus simple que d'être dans un lit et de ne pas savoir très bien quelle attitude adopter, de ne pas savoir grand-chose d'elle, et cette oreille, qui l'a coupée, elle lui a dit tu es Juif, tu ressembles à mon frère, elle est donc Juive elle aussi, ça le surprend, elle ne ressemble pas aux Juives de Constantine. Son corps osseux, son teint pâle et ses grands yeux sombres presque sans expression, ou bien trop chargés d'expressions différentes pour en laisser filtrer une, accolent une nouvelle image au mot fille. Elle passe ses doigts dans ses cheveux, ils ont poussé depuis le débarquement, les mèches châtaines recommencent à onduler légèrement, Jacob ferme les yeux, le contact des doigts de Louise sur son crâne lui donne des frissons, tu as la chair de poule, tu as froid, demande-t-elle, non, il répond, et le murmure est si réservé, si poli, que l'ombre d'un sourire se dessine sur les lèvres de Louise, et maintenant il peut, ça paraît simple. Il pose ses lèvres sur les siennes, leurs langues se rejoignent, les pensées paralysantes de Jacob, chassées par la nouvelle sensation, se coulent sous la porte de la petite chambre pour aller se dissoudre dans les traboules. Louise déboutonne sa chemise, enfouit son visage dans sa poitrine, il glisse sa main sous sa chemise à elle, parcourt ses hanches, ses côtes, éprouve pour la première fois la rondeur des seins, leur douceur, il voudrait y coller son visage, il ose en tremblant et ce contact fait circuler son sang plus vivement dans son corps, il est soulevé par un élan stupéfiant, la serre contre lui et ce n'est pas assez fort, leurs bouches se confondent encore. C'est donc ça, l'amour, les langues qui apaisent une soif insoupçonnée, c'est donc ça, une femme, un corps qu'il devient urgent de broyer pour y plonger et le submerger à la fois. Leurs mains cherchent à saisir l'autre, épaule, dos, visage, torse, leurs dents se cognent, ils s'immobilisent une seconde, rient ensemble de leur maladresse, la complicité l'emporte sur la gêne, ils s'agrippent l'un à l'autre, Louise, Jacob, non, appelle-moi Léa, Léa, Léa, ils répètent leurs prénoms entre deux baisers. C'est la première fois que je tiens une femme dans mes bras, songe Jacob, est-ce ma peau qui est si douce et je l'ignorais, est-ce la sienne ou bien le prodige des deux réunies, il ne peut répondre, ne peut plus penser, les mots le quittent en désordre dans un bruissement d'ailes ahurissant, son sexe durcit encore, Louise descend sa main vers son bas-ventre et le guide en elle, il gémit, cueilli de plein fouet par le contact qu'il découvre, il s'y arrache pour mieux entrer en elle, la sentir, la sentir encore, humide et tendre, il lutte, de crainte de perdre ses moyens, lesquels, il ne sait pas, il craint de perdre tout court, d'être vaincu par ce désir inouï entre les jambes, il veut le garder en lui, dans son corps affolé, il veut s'en débarrasser aussi, arriver au bout de cette course, de toute façon il ne décide de rien, fauché par le déferlement qui le parcourt de la racine des cheveux à la pointe des pieds, Louise le serre contre lui comme si elle n'allait plus jamais le lâcher.

Toute la nuit, comme dans la cale d'un bateau, bercés, endormis, réveillés, baisers, caresses, phrases dans début, sans fin, ils ne se souviendront pas de ce qu'ils se sont dit, ce sont des paroles de rêve, de fièvre, mais les gestes impriment en eux une tendresse indélébile, modèlent leurs corps, creusent  leur empreinte. Au petit matin Jacob retourne se perdre dans Louise, sa moiteur lui donne le vertige, elle garde les yeux ouverts, elle est la première à découvrir cette expression suppliante et affolée sur son visage, elle ignore qu'elle sera la seule, et soudain, des marques d'étonnement le saisissent, tous ses muscles se relâchent brutalement, elle le reçoit en elle, inondée d'un doux orgueil.

Quelques minutes, c'est ce qu'il leur reste pour se faire des baisers d'oisillons. Jacob embrasse la peau incroyablement fine autour de la cicatrice de Louise, elle presse sa tête dans une supplique muette, il pose ses lèvres sur les plus boursouflés, effleure les sillons, noie sous sa douceur la blessure laide, gratitude, ils ne se disent pas qu'ils se reverront, ils savent que ce serait un mensonge terne et vain.

Quand il passe le pas de la porte et se retourne une dernière fois pour lui sourire, elle lui dit, tue des Allemands, Jacob, tue-les tous, jusqu'au dernier, promets-le-moi, même si tu dois mourir pour ça.

Valérie Zenatti, Jacob, Jacob, Éditions de l'Olivier, 2014
Photo r.t

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