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à l'école

Aux récréations, tandis que les autres jouaient aux billes, Arezki et lui regardaient la lumière bondir d'un versant de la montagne à un autre. Ils s'amusaient à parier qu'avant de regagner la classe, elle aurait dévoré ce pic qui les fascinait parce qu'il ressemble à une tête encapuchonnée. Parfois, les jours où le vent souffle et la clarté est légèrement voilée, il se met à acquiescer "comme un âne". C'était l'expression qu'ils reprenaient en chœur. Et les instituteurs s'arrêtaient de parler pour les écouter rire.
       Comme Arezki avait ri de bon cœur ce matin de septembre ! Ce qui se passa alors dans la tête d'Ahmed allait séparer le monde qu'il aimait du reste de la terre, toutes les douceurs de la maison, de l'étable, de la vache qui dormait paisiblement dans ses draps dorés de soleil. Il lui sembla qu'il les voyait s'en aller avec une rapidité fracassante. Une sueur froide glissa sur son front. Il fut saisi d'angoisse. Une rage extraordinaire le souleva de sa chaise. Sans attendre l'autorisation du maître il cria : Ce n'est pas la vache, mais thafounast ! L'instituteur lui fit un signe : Rassieds-toi ! Sa voix résonnait avec l'éclat d'une hache.
       Il retomba sur sa chaise, anéanti. Ses yeux se portèrent vers la pendule. L'aiguille marchait toujours mais il n'aurait su dire comment nommer cela. Il voulait que tout aille vite ; il courrait, il demanderait à sa mère pourquoi elle lui avait menti, pourquoi les mots étaient des chaises qui se renversaient à l'école, tandis qu'à la maison ils tenaient bien droit. Sa grand-mère ne se moquerait pas de lui ; elle savait, elle, pourquoi. Le soir il se précipita à sa rencontre alors qu'elle rentrait des champs. Il lui posa cette question qui lui brûlait les lèvres.
       — Mon fils ! lui dit-elle, quand l'instituteur montre la vache sur le panneau, c'est bien, chez nous, thafounast.
       La voix de sa grand-mère avait le timbre tranquille des autres jours. Les choses étaient à nouveau à leur place ; les chaises bien droites, les mots prêts à vous soutenir.

Idir Tas
extrait de Les genêts sont en fleurs, Gaspard Nocturne, 2003
Dans ce conte qui tient de l'Histoire, de la fiction et de la poésie, Idir Tas raconte la Kabylie, telle qu'elle s'est inscrite dans sa mémoire.

Jean Dubuffet, Vache au nez subtil, 1954

Commentaires

  1. Quel texte magnifique ! Qui exprime tant du désarroi de l'enfant obligé à cloisonner le monde de l'école et celui de la maison, la langue maternelle et le langage "officiel".

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