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La peau et les os


C'est l'heure où à Saint-Antoine-sur-l'Isle, à La Ferté-Macé, à Villedieu-les-Poêles, les gens regardent le ciel et disent que ça pourrait bien se gâter sur les midi. Des vieilles dames sortent de l'église, porteuses de longs parapluies noir et de chapeaux à brides garnis de perles en jais. On honore gravement, au fond des cuisines, le vin rouge et la miche de pain. Deux messieurs barbichus traversent la place de la mairie. Ils se font des politesses devant l'urinoir en tôle, après vous, je n'en ferai rien, je vous en prie. Le facteur, appuyé sur son vélo, plaisante avec la grande fille qui a été bonne dans un café, à Paris. Une demi-douzaine de gosses se bousculent autour de la pompe de l'école. L'instituteur dessine au tableau noir la Garonne avec ses affluents, la Save, le Gers, et la Baïse. Il pense à des petites villes au nom doux, à Auch, à Mirande. Il pense à la demoiselle des Postes qui justement est de par là, et qu'il a croisée hier dans la rue des Trois-Mulets. Elle portait une robe rouge, par rouge exactement, brique plutôt, ou tango, les femmes ont des mots pour tout ça, on ne sait pas où elles vont les chercher. Il y a des hôtels où l'on sonne pour le café au lait. Il y a des femmes nues, mal éveillées, dans le désordre des chambres. Il y a des trains, il y a cette jeune fille qui efface du doigt la buée de la vitre et qui dit : "On doit approcher d'Aurillac." Elle passe encore la main sur la vitre. Elle voit une barrière, une maison, un chemin, un cycliste...
Je sais bien qu'ils existent, ces gens-là. Ces gens d'Aurillac ou de Villedieu-les-Poêles pour qui les matins sont chargés de promesses. Chaque matin, ils se reprennent à croire que c'est pour cette fois, et qu'ils vont déboucher sur du neuf et de l'imprévu. Je sais qu'ils existent, mais abstraitement. J'ai beau me les décrire et me les détailler, je ne parviens plus à sentir leur réalité. Ils ne sont pas sur le même plan, dans le même registre d'existence que Pochon ou Peignade. Leur bonheur n'est plus pour moi qu'une histoire lue dans un livre. Une fois qu'on est passé du mauvais côté des choses, tout le reste devient inconsistant. On peut en parler sans amertume, sans envie. C'est hors de l'expérience. Nous n'ignorons pas, nous autres, que le jour qui commence n'ouvre aucun avenir, qu'on n'en peut rien attendre, qu'il sera pareil aux autres. Cela change tout. Nous sommes dans l'univers du sans espoir. Pas de contact, d'échange possible avec l'univers de l'espoir. Dans l'univers de l'espoir le bonheur, la beauté, s'appliquent à vous, collent à vous de tout leur poids. Mais quand on est des l'autre côté, on ne voit plus rien comme avant. C'est difficile à expliquer. Il s'est produit un recul, un décollement, une décalage, une désolante décoloration de tout. Je regarde ce pays de bois noirs, de grande plaine et de grand vent, ce ciel de cendre et de plâtre : ça ne me touche plus. C'est de l'autre côté. Du côté de l'espoir. Ça ne me concerne pas. C'est sans doute ainsi que le monde s'altère et se vide sous le regard des vieux. Ce doit être ainsi qu'on pénètre dans l'indifférence de la mort.

Georges Hyvernaud, La peau et les os, 1949
“camp sous la neige” peint en janvier 1942 par Pierre Brette.

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