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Côté mer

 

Il y avait bien une heure que le car roulait sur la route de corniche quand une inquiétude me prit sur sa destination. Je ne savais à peu près rien de l’oncle qui allait m’accueillir. Je m’étonnais de n’avoir encore jamais cherché à me représenter son visage. Lorsque, huit jours plus tôt, mes parents m’avaient transmis, avec une décourageante tiédeur, sa proposition de m’héberger pour la durée des vacances, je n’avais pas eu une pensée pour l’inconnu. Ce n’était pas lui, c’était la mer qui m’invitait à glisser indéfiniment, entre deux traînes d’écume, d’atterrages secrets en anses paradisiaques.
Le car semblait ne devoir jamais finir de louvoyer au-dessus de calanques abruptes et tortueuses. Du dernier point qu’atteignait la route, il faudrait encore une heure de marche pour arriver jusqu’au hameau maritime où j’étais attendu. C’était, disait-on, un minuscule village dédaigné par l’enfance et la jeunesse. Les gens que j’y verrais seraient sans doute pareils au gros homme qui, assis à côté de moi, m’enveloppait d’une irrespirable odeur de vin et de tabac. Son teint était rouge sous le poil blanc. Marin en retraite, mais pêcheur débutant, mon oncle était seulement préoccupé de trouver une aide à bon compte. Le gros homme n’avait pas une tête à faire des libéralités : un gamin de la ville c’est impressionnable, facile à former, pas même besoin de coups, la menace suffit !
Je regardais la main épaisse et rugueuse plaquée sur l’énorme cuisse tendue de velours côtelé. J’allais tomber entre des mains semblables, sous des regards prompts à réduire chaque chose à sa vérité utile et la mer elle-même à un canton voué à des tâches paysannes.
Le sentier que m’avait montré le chauffeur s’ouvrait en contrebas de la route. Il perçait un épais maquis dont, sortant du couvert en haut d’une côte et chancelant sous la violence du vent d’ouest, j’aperçus soudain la surface en éruption. C’était comme un braise remuée, une incandescence verte qui coulait sur les deux versants du promontoire et irradiait les eaux riveraines avant de s’éteindre sous l’indigo givré dont la tourmente avait frappé toute la surface de la mer.
Au bout du chemin il y avait une petite plage au sable rose de corail qui s’étendait jusqu’à un estuaire comblé de varechs. Les laisses d’algues, feuilletées, blanches de sel, avaient remonté le lit asséché et s’épandaient au pied des hautes cannes comme une cendre d’os.
Le hameau me fut livré par surprise, aussitôt contourné cet ossuaire végétal.
Alourdi de sable et de senteurs d’herbe brûlée, le vent de terre tombait en rafales sur le port vidé de ses barques. Sous ses coups, les bancs d’algues volaient en copeaux roussâtres et la mer, chassée du rivage, allait, lisse et marbrée, se pulvériser en embruns contre la ligne d’horizon.
Mon oncle était un petit homme frêle, veuf depuis peu et sans enfants. Son regard était triste et sa voix chantante. Il avait encore le cheveu noir et les rides de sa longue et pâle figure semblaient moins l’effet du temps que des intempéries. D’entrée de jeu il me plut. J’étais seulement un peu gêné de l’empressement qu’il se croyait obligé de témoigner à un gamin « plus instruit et mieux élevé » que lui. Son premier soin fut de me montrer son bateau. Il avait été mis au sec comme toutes les autres embarcations. Des palans le maintenaient sur le bord cimenté qui s’inclinait au-dessous de la maison.
C’était un classique pointu à la coque blanche et à la lisse lie de vin. Sous un panneau d’écoutille on découvrait, orgueil du maître, le nouveau moteur Baudouin dont la peinture rouge était encore fraîche.
Le beau temps revenu, les embarcations furent remises à flot. La mer reprenait possession du village. Elle brisait au pied de la tour, posée comme une pile d’écailles d’huîtres à l’entrée du port. Son léger clapotement entrait dans le bassin. Il sapait les bancs d’algues dont les touffes délivraient en croulant doucement dans l’eau une odeur sulfureuse que la brise de nuit portait au-delà des maisons jusque dans les basses-cours. Dès le matin je respirais ces effluves comme la forte et prometteuse haleine du grand large.
Nous embarquions un peu avant l’aube. Les souvenirs de ces longues heures de pêche au soleil d’août, évaporés en brumes de chaleur, dispersés par un balancement nauséeux, se précisent avec les retours : agitation des hommes et des bêtes sur la terre étonnamment ferme, râpeuse sous la plante du pied ; bonne odeur que prenaient les filets déroulés sur la pierre chaude et, un peu au-dessus du sol, tout contre le ciel, nasses aériennes perpétuant le mouvement de la mer et présageant des lascivetés ultra-marines, les palmes des cocotiers du Chili que le commandant Simon-Paul avait jadis importé au village.
Mes compagnons, tous sexagénaires, se réunissaient le soir dans la buvette de Mathieu pour jouer à scopa.
Sur la tablette de cheminée, une petite couronne flambait, blanche, au-dessus d’un récipient hémisphérique au travers duquel transparaissait un tortillon de mèche immergé dans le pétrole. Les visages de Roch, de Mathieu, de Thomas et de Dominique, indiqués par touches huileuses dans des masses d’ombre, se découpaient en médaillons qu’enjolivaient les figures des cartes napolitaines étalées sur le tapis de feutre rouge : semis de pièces d’or, massues d’Hercule, glaives disposés en quinconce…
Chaque médaillon marquait une page dans le grand album naïf des aventures de mer. Le cap Horn était représenté par Mathieu, le naufrage sur les récifs de la Nouvelle Calédonie par Thomas, les bagarres et les ribotes dans le quartier réservé de Yokohama par Dominique, mais le plus bel en-tête de chapitre, c’était Roch : canonnière remontant le Yang-Tsé, pillages de pagodes, mains chapardeuses sur les porcelaines, sur les nattes des morts exposés dans les cimetières avant l’inhumation, nattes moissonnées au rasoir, empaquetées dans des tapis de raphia et vendues en Malaisie, tout cela légitimé par un grand sourire édenté, par des yeux d’un bleu plus pur que celui des faïences volées, par cette main posée à plat sur le verre d’absinthe, hâlée, baguée, tatouée, parée comme une icône, main innocente qui entre deux rapines serra celle du grand-duc Nicolas lors d’une visite de l’escadre à Vladivostok.
Ils me disaient que cette vie d’enfer est la seule qui mène quelquefois aux portes du paradis. Je ne pensais pas à l’enfer. J’imaginais des océans couleur d’absinthe, des éclosions de palmes au front des marées, des grandes plages au sexe d’algues, virginisées par les reflux et offertes comme Danaé à la pluie d’or des étoiles. Cependant, les étoiles, quelque chose m’avertissait que je n’en verrai jamais en aussi grand nombre et d’aussi proches que dans le ciel de ce pays. Elles tendaient la soie vibrante de la nuit qui sonnait en trilles de grillons. En sortant de la buvette je respirais leur parfum de rhum et de menthe sauvage. Vers elles, je chancelais. Les filles des atolls me prenaient les mains, elles m’escortaient le long du sentier de caillasse d’où giclaient des filets de lune. Elles me conduisaient dans ma chambre étroite et basse qui sentait le biscuit rance, mais aussi la réglisse de leur haleine, elles bordaient mon lit et mes draps étaient rêches, mais délicieusement, exotiquement rêches comme des nattes en fibres de coco. Elles disparaissaient enfin, sur l’ordre du commandant Simon-Paul, dont le portrait, casquette et filet de barbe, était accroché vis-à-vis de mon chevet et barré d’un rameau de palmes tressées. Neptune s’était fait dieu lare. Il me donnait un avant-goût des mers du Sud avant de m’en céder l’empire.
Il m’arrivait de penser que trop de marins avaient déjà défloré le monde. Je me désolais d’être si violemment appelé à une forme d’existence périmée. Sans doute fallait-il déflorer le monde pour le peupler d’images, mais du moment que les images se sont formées il n’y a plus rien à découvrir. Quand nous arrivons pour la récolte les champs sont moissonnés. Les graines qu’on peut encore y trouver sont d’une espèce inconnue. Elles ne germeront qu’à notre retour et dans des rêves qui ne seront jamais les nôtres. Quel peut être l’attrait de l’inimaginable ? Au bord de l’inconnu je me sentais défaillir. Alors je fermais les yeux, je me laissais reprendre par les songes d’un outre-mer fabuleux, puis écrasé de fatigue et bercé par le ressac, je m’endormais.
Les jours où nous n’allions pas à la pêche, j’étais réveillé par le chant des coqs et le braiment des ânes. De la fenêtre je regardais le soleil se lever sur le promontoire à travers la limaille vert-de-gris des genévriers. Il me semblait que tout le bonheur du monde était là, repoussé en cette extrémité de terre, hésitant au bord du miroir bleu, quêtant un reflet sur la mer, qui, impassible et vorace, lui faisait du charme en attendant son heure.
Un vieux berger, souvent, venait s’asseoir auprès des joueurs de scopa. C’était un spectateur comme moi, plus discret encore. Il n’interrogeait jamais et comme personne ne lui adressait la parole, il n’avait jamais à faire les frais d’une réponse. Il se contentait d’être toléré comme un objet hors d’usage relégué dans une fonction décorative. Faveur que lui valait un beau visage ravagé, mais agréablement vernissé par le soleil, mobile à l’extrême, mais freiné par un système bien équilibré de rides qui, chaque fois qu’une inexplicable jubilation le portait à sourire, se tendaient pour escamoter les petits yeux clairs, dilater les narines et remonter les coins de lèvres. Il s’appelait Ambroise. On me dit qu’il avait été au séminaire avant de revenir à son village et à ses moutons.
Un soir nous fîmes ensemble un bout de chemin. Très droit, le bâton patriarcal balancé d’une main encore verte, les cheveux d’un blanc monté en neige par le clair de lune, il me fit confidence de quelques menus souvenirs : rogatons mal embrochés, événements infimes qui dans le vide de cette longue existence s’étaient enflés au point de faire date. Le ton changea lorsqu’il s’en prit aux villes, à la vie en costume de ville, aux coupes de confection, aux besoins sans rêves et aux échanges sans amour.
— Ici, pas de mesures, dit-il enfin, « la mer ».
L’emphase de cette péroraison fut encore amplifiée par un geste en direction du large. Cependant je vis simplicité de pâtre là où il n’y avait peut-être qu’emprunt à l’imagerie sulpicienne.
Quelques jours plus tard, après l’avoir cherché en vain autour de sa maison et de la bergerie située sur les hauteurs pelées du sud, je trouvai Ambroise endormi sur le seuil d’une masure abandonnée, la tête soutenue par la vareuse pliée en quatre et les yeux protégés des mouches par la casquette jetée sur le visage. Au-dessus des herbes sèches, entre les pierres disjointes d’un mur, une vigoureuse giroflée poussait une fleur améthyste, brillante et précieuse, montée sur de longues feuilles d’un bronze bizarrement ciselé, sorte de bijou barbare omis d’un butin de pirate. Il se peut qu’à la contempler, je me sois, moi aussi, laissé gagner par le sommeil avant d’avoir pu demander à Ambroise pourquoi, lui qui aimait tant la mer, n’avait jamais pu se résoudre à embarquer, il se peut que sa réponse m’ait été donnée en rêve.
La rumeur de la mer toute proche nous parvenait adoucie comme un gargouillis de fontaine et la chaleur se fit si forte, en ce début d’après-midi, qu’elle dessécha bientôt ce bruit liquide, le réduisit au bourdonnement aigu des insectes.
Une saute d’air fait monter des odeurs de varech. Ambroise ouvre les yeux. Il parle. De l’enseignement reçu au séminaire il a gardé le goût des paraboles. Il a entretenu ce parler solennel comme pour se ménager un abri. Une voix lointaine, mais qui rendue par un enregistrement défectueux, revenue par un sillon usé de la mémoire, gagne en proximité confidentielle. C’est ainsi qu’il m’arrive encore d’entendre le discours d’Ambroise.
« La Vierge dans la chapelle du village… elle s’élève à travers trois rangs de nuages vers la voûte céleste d’où les anges lui tendent les bras en battant des ailes. Quand on avance un cierge vers le tableau, les anges et la Vierge semblent se rapprocher... »
« Il y a bien des enfantillages à l’origine de ce qu’on appelle une vocation. Une fois entré au séminaire, j’ai compris combien j’étais incapable de croyance. Je me suis souvenu de la mer comme du ciel de ceux qui n’ont qu’une vie à vivre, d’un ciel à nos pieds, viable. La mer, ne l’ayant jamais vue qu’ici, je n’imaginais pas la retrouver ailleurs. Je m’en revins donc au village. Ce fut pour y respirer un autre encens. Les algues venues de loin, c’est en séchant sur la côte qu’elles prennent cette odeur de grand large qui imprègne jusqu’à nos draps de lit. Il n’y a pas de foyer possible dans ce hameau. Il n’a pas été tiré du sol comme les autres. Il est venu là comme une déjection de la mer et tout ce qui nous y retient vient d’ailleurs. Chez Mathieu je retrouve mes compagnons de naufrage. Ils mangent des fritures de calmars dans des assiettes volées aux Messageries Maritimes, ces assiettes où sont peints en camaïeu des vapeurs à aubes et des matelots en canotiers. Ils parlent de patries perdues entre les Aléoutiennes et la Mer de Corail et le plaisir d’en parler, un verre à la main, leur humecte les yeux. Alors moi, venant de nulle part, je découvre ma patrie dans les paysages qu’inventent ces hommes arrivés de la mer, et, tous, nous nous trouvons si bien dans la vieille carcasse échouée que nous renonçons à la remettre à l’eau. »
Mais comment ne pas s’éloigner d’un bonheur qui n’est que promesse de lointain ?

Les nuits venteuses, le vieux disque se met en marche. Je l’écoute à peine. Il m’invite à entendre autre chose : les bruissements de feuilles, les appels d’oiseaux, les stridulations d’insectes comme des gémissements heureux de la terre pressée par les flots. Et la mer m’appelle de toutes les rumeurs qu’elle suscitait du rivage. Elle montait tandis que le jour déclinait. A mesure que j’entrais dans le vent lucide du large, elle dépouillait les déguisements métaphoriques que, pour s’apaiser, lui prêtait mon effroi. Elle cessa tour à tour d’être col de cygne sur poitrail de taureau, bête aveugle en gésine et lait de la nuit qui monte à ses mamelles. Elle ne fut plus qu’irruption du plein vague dans la vacuité de l’esprit. Je suis vite revenu à mon point de départ et, depuis, je m’efforce de la garder à l’indispensable distance, mais je la sens qui vient à moi, je la sens venir à la fatigue de mon cœur obstiné à refouler son flot. Je souhaite qu’elle me porte un peu plus loin encore avant de me prendre, un peu plus loin d’elle, un peu plus près de cette image d’elle que la terre me donne et de cette image qu’elle me donne de la terre. Images dissymétriques d’une réalité absente. Au moment d’être plongé dans l’opacité du tain, j’espère encore la torsion des miroirs et l’admirable coïncidence.

Louis Flach, Côté mer, nouvelle extraite de L'aéroplane, avec l'autorisation des Éditions Gaspard Nocturne 
Peinture de Kees Van Dongen

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